Plongée dans les musées sous-marins

La Grèce a inauguré le 1er août son premier musée sous-marin. Il s’agit de l’épave d’un navire qui git à près de 30 mètres de profondeur, transportant des milliers d’amphores près de l’îlot de Peristera, au large de l’île d’Alonissos, dans l’archipel des Sporades du Nord. Les amphores, dont la plupart sont intactes, révèlent les dimensions de l’ancien navire, soit au moins 25 m de long et 10 m de large. D’après le contenu de la cargaison constitué essentiellement d’amphores vinaires, ce gros navire marchand aurait coulé vers l’an 425 avant notre ère au cours d’une traversée entre la ville de Mende, en Chalcidique, dans le nord de la Grèce, et l’île de Skopélos. Le navire transportait aussi une abondante vaisselle de banquet à vernis noir d’origine athénienne. Le site fut découvert en 1985 par un pêcheur et des fouilles subaquatiques effectuées depuis 1991 ont permis de l’étudier. En ouvrant ce site, le but avoué des autorités est d’attirer en Grèce les amateurs de plongée. Les touristes qui ne pratiquent pas la plongée auront droit à une visite virtuelle, à l’aide de lunettes VR, dans un centre d’information terrestre situé à Alonissos. A terme, les autorités grecques comptent rendre accessibles aux touristes pratiquant la plongée sous-marine quatre autres sites d’épaves antiques.

Plongée au milieu des amphores (photo: ministère grec de la Culture)

Ce soudain intérêt de créer un musée sous-marin en Grèce, est sans doute à mettre en relation avec le succès des réalisations de l’artiste britannique, Jason deCaires Taylor. C’est en 2006 qu’il inaugure sur l’île de Grenade, le parc de sculptures sous-marines de Molinere Bay son premier lieu d’exposition sous-marin. Depuis lors, l’artiste a conçu une dizaine d’autres spots de plongée dont le spectaculaire Museo Subacuatico de Arte de l’isla Mujeres, près de Cancun au Mexique, et l’émouvant Museo Atlantico sur l’île de Lanzarote aux Canaries. Vu l’intérêt du public pour ce genre de réalisations, d’autres localités situées au bord de l’eau ont eu l’idée de créé leur musée sous-marin. A défaut d’œuvres-d ’art, ou d’épave, la Jordanie a coulé à plus de 20 m de profondeur, 19 pièces de matériel militaire dans le golfe d’Aquaba en mer rouge, et ouvert en juillet 2019, un musée militaire sous-marin. Mais s’il faut chercher un vrai site précurseur, c’est celui du parc archéologique submergé des champs phlégréens de Baia, près de Naples, créé en 2002. Ce parc peut être visité en barque ou en snorkeling. Un nouveau secteur ouvert à la visite a été inauguré au mois de juillet de cette année. Et pour ceux qui ne veulent ou peuvent se mettre dans le bain, grâce à l’application « Dry visit – Baiae Underwater Park », téléchargeable sur Apple Store et Google Play, ils peuvent plonger virtuellement, au sec, parmi les vestiges de ce secteur de la ville submergée de Baia.

Moi, au cœur du temps

La première phrase d’introduction à ma thèse commençait ainsi : « Plonger au cœur du temps, faire revivre le passé, tel est le souhait de l’archéologue». En écrivant ces mots je rêvais consciemment de disposer d’un tunnel du temps comme celui popularisé par la série « Au cœur du temps » pour vérifier sur le terrain toutes les hypothèses et conjectures que j’allais devoir présenter. Fouiller et sortir du sol des objets abandonnés, perdus ou rejetés par des personnes depuis longtemps disparues, m’apporte toujours une sensation très forte d’immersion dans le temps, d’autant plus que je me trouve dans l’espace qu’ils ont eux-mêmes fréquenté. Mais contrairement aux dimensions spatiales, l’axe du temps est à sens unique, et il nous sera sans doute à jamais impossible de revenir en arrière, dans la quatrième dimension.

Exposition « Le temps et moi» et série « Au cœur du temps », en affiches

C’est à une réflexion sur la subjectivité du temps que nous propose la nouvelle exposition du musée romain de Lausanne-Vidy : « Le temps et moi». Alors que le monde entier a été contraint à une pause forcée en raison du coronavirus, les concepteurs nous invitent avec intelligence à nous plonger dans le tunnel du temps et à en explorer différentes facettes. D’abord, le temps des physiciens, des géologues et des astronomes qui en forme la trame générale depuis l’explosion du Big Bang, il y a 13,8 milliards d’années, puis la création du système solaire et de la Terre, il y a 4,6 milliards d’années, puis l’évolution de la vie sur notre planète, depuis 3,5 milliards d’années, qui a produit notre espèce, Homo Sapiens, dernière représentante des différentes espèces d’hominidés qui ont peuplé notre monde depuis 7 millions d’années. Et comme on n’arrête pas le progrès, on réalise que les objets du quotidien de notre vingtième siècle peuvent déjà apparaitre étranges aux yeux de la génération du troisième millénaire. A chacun de se plonger dans son propre passé pour y extirper des souvenirs enfouis dans les tiroirs de sa mémoire, ou sur les images pieusement conservées dans ses albums de photographies. Face à ces rapides changements, la philosophie d’Épicure, que résume la formule « Carpe Diem » semble encore plus d’actualité que du temps d’Horace, et nous permet d’envisager avec sérénité la fin de notre fugace existence. En définitive, visiter cette exposition ouverte jusqu’au 18 avril 2021, ce n’est pas tuer le temps, mais prendre du bon temps.

La fin de la République romaine annoncée par une comète


Sciences naturelles et sciences historiques doivent se compléter pour rendre compte du passé. Ainsi en est-il, par exemple, lorsque la dendrochronologie permet de dater une construction à l’année près, permettant ainsi de valider ou non les données historiques dont on pourrait disposer. Cette même technique, grâce à l’enregistrement des conditions climatiques propices ou non à la croissance d’un arbre qui se matérialise par la création d’un cerne annuel plus ou moins large, permet de connaître les périodes favorables ou non à leur croissance et d’inférer ainsi des conditions climatiques. L’une des périodes les plus défavorable selon le résultat des études dendrochronologiques s’est produite en l’an 43 avant J.-C et l’année suivante, qui fut une des périodes les plus froides de ces 2500 dernières années dans l’hémisphère nord. Par ailleurs, la science a établi que de grandes éruptions volcaniques peuvent induire des effets environnementaux importants par l’injection d’aérosols sulfatés dans la stratosphère, modifiant l’absorption et la réflexion du rayonnement solaire dans l’atmosphère, produisant un effet de refroidissement global du climat. On pensait que l’Etna qui fut en éruption en 44 av.J-C, peu de temps après l’assassinat de Jules César, avait pu engendrer un tel climat en voilant le soleil et en pourrissant les récoltes, comme Plutarque nous le rapporte. Une carotte glacière provenant du Groenland étudiée par des scientifiques du Desert Resarch Institute à Reno, aux Etats-Unis, et du Centre Oeschger de recherche sur le changement climatique à l’Université de Berne, a montré une fine couche de cendres volcaniques coïncidant avec cette période. Or, l’analyse effectuée a révélé que le volcan qui a modifié le climat à partir de l’an -43 se trouve à l’autre bout du monde, en Alaska. Il s’agit du volcan Okmok à 10000 km de Rome.

Denier d’Auguste à la comète

Historiquement, l’année 43 avant J.-C. et les suivantes furent marquées par la guerre civile qui opposa les assassins de Jules César à ses héritiers. Les auteurs de l’étude parue dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) sont convaincus que l’explosion volcanique en Alaska et les changements climatiques abrupts qu’elle a entraînés ont été des facteurs parmi d’autres qui ont conduit à la chute de la République romaine. Mais comme souvent, les médias dans leurs effets d’annonce ne veulent retenir que le côté sensationnel de l’information. Ainsi, ai-je été surpris par des titres comme : «Comment un volcan en Alaska a fait chuter Rome », ou : « Un volcan a eu raison de la République romaine » ; ou encore : « L’éruption d’un volcan en Alaska a contribué à la chute de la République romaine ». La préférence allant aux affirmations plutôt qu’aux suppositions. Si d’un point de vue historique il est intéressant de reconstituer par l’analyse scientifique les conditions climatiques ayant accompagné des événements historiques, il est présomptueux d’imaginer que dans ce cas elles ont pu avoir une part prépondérante dans la fin de la République romaine. Car dans les textes antiques, ces conditions climatiques exceptionnelles ne semblent avoir eu que peu de poids dans les motivations des protagonistes à en découdre, ni à renforcer ou affaiblir l’une des parties en conflit. En revanche, l’apparition d’une comète lors des jeux tenu en l’honneur des funérailles de Jules César en juillet 44 av. J.-C, aura pu contribuer au moins autant, si ce n’est plus, à entrainer la République romaine sur la voie de l’Empire, car cet astre fut interprété comme un signe de la divinité du dictateur et confirma Octave comme son légitime successeur.

Porte ouverte sur l’art celtique

La nouvelle exposition temporaire du Laténium : Celtes, un millénaire d’images a pu enfin ouvrir ses portes au public le 12 mai 2020, par suite de la décision du Conseil fédéral de réouvrir les musées suisses un mois plus tôt qu’initialement prévu. Comme l’indique son texte de présentation, cette exposition nous « emporte dans des temps sans écrits, peuplés d’images énigmatiques et de créatures fabuleuses, pour illustrer le foisonnement des expressions artistiques sur le continent européen au cours du dernier millénaire avant l’histoire. Avec ses objets ornés de décors curvilignes, ses formes en mouvement et ses perspectives éclatées, l’art celtique s’épanouit à l’époque de La Tène, dès le 5e siècle avant notre ère. Ses motifs et ses figures activaient les récits, les mythes et les légendes de ces sociétés orales, marquées par la théâtralité. Ils révèlent un univers de métamorphoses défiant les lois de la nature, où s’estompent les frontières entre l’animal, le végétal et l’humain, alors que le ciel et la terre semblent communiquer avec le monde souterrain. »

Entrée dans l’exposition (photo : Marc Juillard/Laténium)


Cette exposition réalise une adaptation par l’équipe du Laténium d’une exposition crée par le musée archéologique de Münich (Archäologische Staatssammlung München) et présentée au Kelten Römer Museum de Manching en Bavière du 5 juillet 2018 au 26 février 2019, puis au Centre archéologique européen de Bibracte du 13 avril au 11 novembre 2019. Elle a été conçue dans le cadre du réseau « Iron Age Europe », un partenariat international initié par le Laténium, qui réunit des institutions dédiées à la recherche scientifique et à la valorisation publique de l’archéologie de l’âge du Fer de Suisse, de France, d’Allemagne, d’Autriche et d’Espagne. Les près de 200 pièces présentées proviennent pour l’essentiel des très riches collections celtiques de l’Etat de Bavière, que complètent des objets empruntés dans de nombreux autres musées, en Suisse, en Italie et en Slovaquie. Malgré son nom, et ses riches collections, ce n’est que la deuxième fois depuis son inauguration en 2001, que le Laténium consacre une exposition temporaire centrée sur l’époque de La Tène. Percer le voile de mystère qui enveloppe le monde celtique et son art flamboyant et curviligne est à découvrir au Laténium jusqu’au 10 janvier 2021 avant d’être reprise l’année prochaine au Keltenmuseum de Hallein (Autriche).

Mégalithes d’ici et d’ailleurs

Prévue pour être visitable du 9 mars au 16 mai 2020, la nouvelle exposition «Mégalithes d’ici, Mégalithes d’ailleurs », présentée par le Laboratoire d’archéologie préhistorique et anthropologie de l’Université de Genève a dû fermer ses portes peu de temps après son ouverture en raison de la crise pandémique actuelle. En attendant une visite dans le monde réel, c’est à une visite virtuelle de cette exposition que les archéologues de l’UniGE convient les personnes intéressées. L’exposition est organisée en cinq sections. La section introductive permet d’apprendre que le phénomène mégalithique s’étend dans le temps et l’espace, soit depuis 6000 ans et dans le monde entier.  Une frise chronologique et une carte permet de s’en rendre compte très rapidement. Cette partie centrale permet aussi de préciser certaines définitions, comme de faire la différence entre : tertre, cairn et dolmen. A partir de là, quatre zones mégalithiques sont, tour à tour, à découvrir :  le Proche-Orient, entre la Turquie et la Jordanie, en passant par la Syrie et le Liban ; l’ouest de la France, avec les sites bretons, dont les vestiges remarquables de l’île de Guénioc ; l’Indonésie, avec l’édification actuelle de dolmens sur l’île de Sumba ; la région de Genève, enfin, avec la présentation des récentes découvertes effectuées sous le mandat de l’Office fédéral des routes (OFROU) lors de la construction autoroutière du Grand-Saconnex  au Pré-du-Stand. Après l’exposition « Pierres de mémoire, pierres de pouvoir », présentée il y a un peu plus de dix ans, les chercheurs de la Faculté des Sciences du le Laboratoire d’archéologie préhistorique et anthropologie  donnent au grand public une nouvelle occasion d’en savoir plus sur  le mégalithisme.
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Coup d’œil en direct à l’intérieur de Stonehenge

Pour ceux qui après cela aimeraient découvrir le mégalithisme directement à Stonehenge, un des lieux emblématiques du phénomène, ils devront eux aussi attendre un peu pour accéder à ce désir. En effet, conformément aux directives du gouvernement britannique, le site reste lui aussi fermé dans l’intérêt de la santé publique. Mais, alors que le cercle mégalithique est clos, English Heritage nous invite à y entrer en jetant un coup d’œil en vue directe entre ses pierres via l’application Skyscape. Grâce à ce dispositif mis en ligne l’année dernière, il est possible de voir en temps réels les mouvements du soleil, de la lune et des planètes au-dessus du monument. De jour, la vue à 360° du lieu, via une webcam, est actualisée toutes les cinq minutes, ce qui permet de se rendre compte des conditions météorologiques du site et de constater qu’il ne pleut pas tous les jours dans le sud-ouest de l’Angleterre. Grace aux onglets carrés situés au sommet de l’image on peut aussi observer le dernier lever et coucher de soleil. De nuit, l’image du ciel passe d’une représentation photographique à une représentation générée par ordinateur, qui affiche avec précision l’emplacement en direct des étoiles et de la Lune ainsi que des cinq planètes visibles à l’œil nu par les constructeurs de Stonehenge, à savoir Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne. Enfin, last but not least, des informations supplémentaires peuvent être obtenues d’un clic, comme le nom donné aux différentes pierres, la trajectoire précise de la Lune et des planètes ou la direction exacte que devait indiquer, au Néolithique, l’astre du jour au moment des solstices.

Musées virtuels accessibles en ligne

En ces temps de pandémie de Covid-19, toutes les manifestations publiques sont devenues impossibles. Ainsi Le Laténium est fermé et le vernissage de sa dernière exposition temporaire « Celtes, un millénaire d’images » est ajourné jusqu’à nouvel avis. Il en va de même pour l’ensemble des musées privés de leurs visiteurs en raison du confinement sanitaire imposé par les autorités. Dans ce domaine muséal perturbé, le congrès « Museum and the Web », abrégé « MuseWeb », devait tenir sa 24ème session annuelle du 31 mars au 4 avril à Los Angeles. Depuis 1997, cette manifestation rassemble des centaines de professionnels du monde entier sur le thème de la technologie dans le monde des musées. Cette année ils auraient pu être 800 en provenance de plus de 40 pays. Au vu de la situation et à défaut de pouvoir se réunir physiquement, les intervenants et les participants ont acceptés, après un sondage en ligne, de se retrouver sur différentes plateformes Internet pour assister aux conférences, démonstrations et débats initialement prévus. Parmi ceux-ci se trouvent les musées, galeries, bibliothèques ou services d’archives qui soumettent leurs projets innovants en matière de patrimoine culturel, naturel ou scientifique pour être récompensé d’un GLAMi Awards. Par exemple, l’année dernière à Boston, l’application GEED fut récompensée avec le projet conçu pour le Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon.
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L’auditorium de MuseWeb dans SL prêt à recevoir les participants

En marge des conférences, pour permettre aux participants d’interagir entre eux malgré l’absence de contacts physiques, les réunions sociales prévues dans le cadre de MuseWeb 2020 (MW20), auront lieu dans la plateforme Second Life (SL). Cet univers virtuel ou métavers, développé par la société Linden Lab, offre depuis 2003 la possibilité de réunir des personnes sous la forme d’avatars dans un espace virtuel. De nombreux musées réels s’y trouvent présents à côté de musées et de galeries purement virtuels et profiteront de l’occasion pour se présenter. Comme partenaire, MW20 a requis les services de l’association Virtual Ability. Depuis plus d’une décennie, cette organisation américaine, à but non lucratif, facilite la participation dans les mondes virtuels des individus souffrant de handicaps physiques, mentaux, émotionnels ou de maladies chroniques. Elle gère dans l’univers de SL un musée d’art virtuel et une bibliothèque accessibles à tous présentant des œuvres de personnes handicapées. C’est dans ce cadre inclusif et sous la forme d’un avatar que les participants et les intervenants à MW20 seront invités à dialoguer et interagir ensemble. De la même manière ils pourront aussi assister à la conférence plénière de clôture intitulée : «le potentiel de la Réalité Virtuelle sociale afin de transcender les frontières pour une plus grande inclusion et accessibilité ». Ainsi, tout en restant confiné chez soi, il est possible de s’inviter dans les musées qui ont une existence virtuelle.

Y en avait point comme lui

C’est en faisant les courses du week-end que j’ai appris que Gilbert Kaenel, ancien directeur du Musée cantonal d’archéologie et d’histoire de Lausanne, a subitement quitté ce monde. Il laisse derrière lui une communauté archéologique en deuil, entre autres celles des chercheurs qui après 2007, date des 150 ans de la découverte du site de La Tène, ont repris l’étude du site éponyme du Second Age du Fer. Du début de la pêche aux antiquités lacustres en 1857, jusqu’à la fin des fouilles en 1917, ce site a livré pas moins de 4500 objets aujourd’hui répartis dans une trentaine d’institutions de Suisse, d’Europe et des Etats-Unis. C’est sous sa direction, qu’un vaste projet de recherche du Fonds national suisse de la recherche scientifique a été mis en œuvre, et s’est concrétisé par la publication d’ouvrages réunis sous le titre : « La Tène, un site, un mythe », dont le 7ème tome, consacré à la collection du site conservée au musée d’Archéologie Nationale de Saint-Germain-en-Laye, en France, vient de paraitre.
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Avis mortuaire dans ArcInfo du 25.02.2020

Parmi les autres chercheurs pour qui la disparition de celui que l’on appelait aussi Auguste crée un vide, sont celles et ceux attachés à l’étude du site du Mormont. Sur ce site, daté de La Tène finale, soit vers 100 av. J.-C., près de deux cents fosses, refermant un abondant mobilier ont été fouillées entre 2006 et 2011. Deux volumes des Cahiers d’archéologie romande, sous la direction de Caroline Brunetti, viennent de même de sortir. Pour tous ces ouvrages, qui sont en souscription jusqu’au 31 mars, Gilbert Kaenel fut directement impliqué d’une manière ou d’une autre et eu le plaisir de les voir achevés. Mais au-delà du professeur, du scientifique ou de l’éditeur, il fut également « un observateur avisé, amusé, fasciné et attendri du langage et surtout de l’esprit vaudois », comme le décrivait l’exposition du Musée romain de Lausanne Vidy : « Y en a point comme nous. Un portrait des Vaudois aujourd’hui » que lui avait dédiée Séverine André et son copain Laurent Flütsch à l’occasion de sa retraite officielle en 2015. C’est cette image d’épicurien, de bon vivant, que tous ceux qui l’ont connu conserveront de lui.

Alix chez les Helvètes

Vient de sortir dans le domaine de la bande dessinée « Les Helvètes », 38ème tome des aventures d’Alix. C’est à un périple en territoire helvétique que nous convie le scénario de Mathieu Breda et les dessins de Marc Jailloux, d’après un synopsis original de Jacques Martin, créateur de la série, qu’il avait imaginé avant son décès en 2010. En plus de son jeune compagnon grec Enak, Alix sera accompagné par Audania, une jeune femme, fille du druide et chef éduen, Diviciacos, gardée jusque-là en otage dans la maison de César, et de Lucius , fils de Munatius Plancus, un des lieutenant de César lors de la Guerre des Gaules, et futur fondateur des villes de Lugdunum (Lyon) et d’Augusta Raurica (Augst). L’histoire se situe vers l’an 46 av. J-C, soit une douzaine d’année après que les Helvètes eurent brûler leurs 12 villes et leurs 400 villages. Quelque 370’000 Helvètes s’étaient mis en mouvement dans l’envie d’émigrer en Saintonge, avant d’être arrêté par Jules César à Genève, puis vaincu à la bataille de Bibracte. Les 110‘000 survivants furent renvoyés sur les terres qu’ils avaient abandonnées, pour ne pas laisser un territoire vide entre les Germains et la Province romaine de Narbonnaise. C’est ainsi un pays en pleine phase de reconstruction que vont découvrir Alix et ses compagnons.
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Couvertures des deux derniers Alix

Le début de l’ère romaine sur l’actuel Plateau suisse, doit commencer par l’établissement d’une colonie de vétérans, conduit par l’ancien centurion Volentus. La mission d’Alix est de servir d’émissaire auprès des tribus helvètes pour s’assurer de leur loyauté en sacrifiant, au nom de Rome, un trésor à leurs divinités, sur le site sacré de Divoglanna, un nom imaginé par les auteurs pour évoquer le site de La Tène. Il aura comme allié un certain Camilos, dont le nom suggère celui d’un ancêtre de l’influente famille des Camilli dans la future colonie d’Avenches. En plus, au fil des planches, différents aspects de la vie de l’époque sont représentés, comme celui des divers moyens de transports terrestres et fluviaux, des trophées et sacrifices animaux ou humains, des cérémonies romaines ou celtes, des constructions dans les villes et les oppidums. Parallèlement à cette sortie, Christophe Goumand, directeur du Festival international du film d’archéologie de Nyon, en collaboration avec les dessinateurs Marco Venanzi, Frédéric Toublanc et Exem, a conçu un album «L’Helvétie » dans la série des Voyages d’Alix. Sous la forme d’une vulgarisation scientifique, sont présentés, par le texte et l’image, un résumé de la préhistoire de la Suisse avant la conquête romaine, puis plus en détails, différents sites témoins de la présence romaine, comme Martigny, Lausanne, Avenches, Augst ou Windish, constituant un complément documentaire utile à l’aventure. Enfin, signalons qu’à l’occasion de la sortie de deux ouvrages, les Site et Musée romains d’Avenches exposent, jusqu’au 15 mars, une série de planches originales issues des deux volumes.

Bruno Manser l’inaugurateur

J’ai profité de cette période de fêtes pour aller voir le film de Niklaus Hilber consacré à l’aventure et au combat de Bruno Manser parmi les Pénans du Sarawak sur l’île de Bornéo. Le film, produit à 100% par des fonds suisses, s’intitule tout simplement « Bruno Manser – La Voix de la forêt tropicale » qui fait directement écho au titre du livre écrit en 1992 par Bruno Manser « Stimmen aus dem Regenwald. Zeugnisse eines bedrohten Volkes » traduit en français par « Voix de la forêt pluviale. Témoignage d’un peuple menacé ». Ce film commence par une image qui n’occupe que 7% de l’écran, ce qui correspond à la surface restante de la forêt tropicale au Sarawak, et quand l’image passe au plein écran, on assiste à l’arrivée dans la jungle en pirogue à moteur de Bruno Manser, en 1984. La première partie du film se concentre sur sa vie parmi le peuple nomade des Penans dont l’existence consiste à subvenir à des besoins simples, comme manger et dormir, ce que permet facilement d’assouvir la chasse et la cueillette, ainsi que la construction d’abris constitués d’une plateforme et d’une toiture, montée en quelques heures. Mais la déforestation entreprise par des compagnies privées avec l’autorisation du gouvernement malaysien menace ce paradis, ce qui oblige les nomades Penans à entrer en résistance avec la complicité de Bruno, qui se verra pour cela expulsé de Malaisie en 1990, après six ans passés parmi eux.
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Image tirée du film (Photo: Tomas Wütrich)

La seconde partie du film raconte son rôle d’activiste écologiste, mené depuis la Suisse, pour lutter contre le commerce des bois exotiques afin de sauver l’espace vital des Penans. On le voit ainsi s’approcher du Commissaire européen ou du Secrétaire général des Nations-Unies sous la bannière de l’Association pour les peuples de la forêt pluviale, connue également sous le nom du « Bruno-Manser-Fonds ». C’est dans cette activité que j’ai eu le plaisir d’assister à une de ses présentations à l’Aula de l’Université de Neuchâtel sous le titre « La vie quotidienne d’une tribu de nomades à Bornéo ». Il avait amené avec lui des enregistrements de la forêt pour nous plonger dans l’ambiance de la nature sauvage, ainsi qu’une sarbacane, dont il fit une démonstration de tir en visant le lourd rideau qui pendait devant les fenêtres de la salle. Je me souviens de sa grande force de conviction et de son aura face au public qui avait fait salle comble. Par un heureux hasard de circonstance, cette présentation annoncée dans le cadre du Cercle neuchâtelois d’archéologie fut la première conférence présentée sous la nouvelle appellation d’ArchéoNE, puisque l’Assemblée générale de l’association venait à peine quelques minutes plus tôt d’entériner de nouveaux statuts et son nouveau nom, en ce mercredi 13 janvier 1993. Bruno Manser l’inaugurateur, quant à lui, n’a plus donné signe de vie depuis le 23 mai 2000 et est depuis le 10 mars 2005 officiellement déclaré mort. Aujourd’hui, son combat contre la déforestation n’a pas perdu de son actualité et apparait précurseur des mouvements écologistes qui visent à sauver la planète.

Koutchicou, ex hapax d’Internet

Mercredi dernier, j’ai eu le plaisir de participer à une visite guidée de l’exposition « Jean-Marie Borgeaud, Terra Incognita… », dans l’Espace Nicolas Schilling et Galerie, à Neuchâtel, en présence de l’artiste. Répartie dans différents endroits longeant le Faubourg de l’Hôpital, l’exposition construite sous forme de promenade artistique, permet également de découvrir au passage divers lieux du patrimoine neuchâtelois: le jardin de l’Hôtel Jacques-Louis de Pourtalès, qui fut le séjour neuchâtelois de l’impératrice Joséphine de Beauharnais, après son divorce avec Napoléon Bonaparte ; le jardin de l’Hôtel Pourtalès-Castellane, demeure néo-classique construite en 1814 par le baron Frédéric de Pourtalès, lieu de réception en 1842, de Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse et Prince de Neuchâtel ; l’Hôtel DuPeyrou, construit dès 1765 par Pierre-Alexandre DuPeyrou, qui a rendu possible la première édition des écrits de son ami Jean-Jacques Rousseau.
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« Koutchicou » et « Faune dansant de Pompéi »

Sculpteur et peintre genevois né en 1954, Jean-Marie Borgeaud empoigne la céramique à bras le corps, en parfait autodidacte, à partir des années 1990. Depuis lors, il modèle des hommes, des femmes, des animaux et des créatures fantastiques, transcendés par le passage au feu. Dans une récente interview accordée au journaliste Etienne Dumont, l’artiste avoue ceci : « Ce qui me frappe le plus au final, c’est cependant leur allure commune de pièces archéologiques ». Et il est vrai qu’en parcourant les lieux d’exposition et en découvrant les œuvres exposées, le visiteur peut avoir l’impression de se retrouver, hors du temps et de l’espace, dans la salle de conservation des statues antiques ou dans les jardins d’un musée à ciel ouvert. Les corps et les bustes modelés en terre cuite, parfois assombrie par l’adjonction de manganèse dans l’argile, forment un contraste saisissant vis-à-vis des murs éblouissants de blancheur de la galerie. Les œuvres ainsi exposées prennent l’apparence de fragments de statues en bronze, telles qu’un archéologue serait heureux de découvrir dans la cargaison d’une épave antique, ou dans les ruines d’une villa romaine. Ainsi, la sculpture intitulée « Koutchicou », en équilibre sur un pied saisie en plein mouvement de danse, évoque irrésistiblement l’attitude du Faune dansant découvert dans la villa de Pompéi qui porte son nom. Le catalogue publié par la Galerie Schilling, donne un très bon aperçu des œuvres actuelles de l’artiste, qui a l’exemple de ses prédécesseurs antiques, réussit à faire surgir la vie de la matière inanimée. L’exposition est à voir dans quatre lieux des Faubourgs de Neuchâtel, jusqu’au 21 décembre.