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Médiation culturelle et culture inclusive

De nos jours on ne peut plus concevoir la gestion d’un musée sans y intégrer une équipe de médiation culturelle. Le temps est révolu où le visiteur était en stabulation libre dans des salles d’exposition muettes sous la surveillance d’un gardien bien souvent plus Cerbère que guide dans l’orientation de sa déambulation. Le rôle des médiateurs culturels est de prévoir un ensemble d’actions permettant au public d’entrer en relation avec les objets exposés en utilisant un langage accessible et compréhensible par tous, en évitant, autant que faire se peut, le jargon scientifique et universitaire. Dans l’idéal, le médiateur culturel accompagne le visiteur dans sa découverte des expositions permanentes ou temporaires, ou en rédigeant des guides ou des cartels détaillés devant permettre à tout un chacun d’entrer en relation avec les objets du patrimoine conservés qui présentent un intérêt historique, artistique, archéologique, esthétique, scientifique ou technique. Cette accessibilité pour toutes et tous au patrimoine est un enjeu d’autant plus difficile à mettre en œuvre lorsqu’il s’agit de faire le lien avec des publics qui pour diverses raisons dues à l’âge, au handicap ou à des problèmes plus généraux de compréhension du langage ont des besoins différents de la majorité des autres visiteurs.
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Couverture du guide « Le Laténium en langue facile »

C’est pour répondre à cette mission, que le département de médiation culturelle du Laténium à Hauterive, près de Neuchâtel, a décidé d’intégrer dans ses objectifs le vaste projet de la « Culture inclusive ». Le but de ce projet vise à ce que les offres culturelles soient accessibles à tous les membres de la société, y compris les personnes en situation de handicap. Il ne s’agit pas seulement de permettre un accès aux salles aux personnes en fauteuil roulant ou à mobilité réduite, mais également à celles avec des déficientes visuelles et auditives ou avec des problèmes cognitifs, ainsi qu’aux jeunes enfants. A partir d’avril 2016, après la mise en œuvre de projets pilotes dans le canton de Berne, a été introduit en Suisse alémanique un label « Culture inclusive ». Décerné par Pro Infirmis, ce label est une reconnaissance pour les institutions qui font un effort particulier envers les visiteurs en situation de handicap.  Comme première mesure concrète pour répondre à ce label, le Laténium, en collaboration avec Forum Handicap Neuchâtel, vient de publier un guide : « Le Laténium en langue facile. Du Moyen Âge aux premiers hommes ». Cet ouvrage veut aider toutes les personnes rencontrant des difficultés à lire et à comprendre de parcourir avec plus de facilité les salles de l’exposition permanente grâce à l’usage d’un vocabulaire simplifié. Comme le disait Leonard de Vinci « la simplicité est la sophistication suprême ». Pour assurer cette simplicité des personnes en situation de déficience cognitive ont directement collaborés à la mise en forme finale. Un vernissage de ce guide est prévu le dimanche 4 mars prochain, au parc et musée d’archéologie de Neuchâtel. Avec cette démarche, le Laténium, devient le premier musée de Suisse romande labellisé « Culture inclusive ». Ce guide constitue une première étape en vue d’inclure davantage dans l’avenir le public à besoins spécifiques dans les activités de médiation culturelle du musée.

Le retour des momies

L’intérêt pour les momies ne se dément pas, comme ce blog s’en est fait récemment l’écho en parlant des expositions de Bâle et de Delémont à leur sujet. Une vague médiatique suscitée par la découverte le 13 juillet des corps momifiés d’un couple valaisan disparu en 1942 sur le glacier de Tsanfleuron entre les cantons du Valais et de Berne est là pour le démontrer. La semaine dernière, dans le massif français du Mont-Blanc ce sont une main et une jambe, conservées par la glace qui ont été mise au jour  et qui pourraient appartenir à des passagers victimes d’un accident d’avion de la compagnie Air India en 1966. Ces vestiges du siècle dernier viennent à propos pour nous rappeler que la montagne est susceptible de délivrer des documents bien plus anciens, aidée en cela par le réchauffement climatique. Les neiges dites éternelles de nos sommets ne le seront bientôt plus. Les climatologues prévoient que d’ici 20 ans les glaciers auront perdu 30% de leur substance et que d’ici la fin du siècle ils auront tous fondu.
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Jambière en cuir néolithique à l’emplacement de sa découverte sur le Schnidejoch. Cliché de 2007. © Service archéologique du canton de Berne, Urs Messerli.

La fonte des glaciers concerne tout particulièrement les archéologues qui depuis la découverte d’Ötzi en 1991 ont pris progressivement conscience de l’urgence de procéder à des recherches en haute altitude. Durant l’été caniculaire de 2003, alerté par une randonneuse, le Service archéologique du canton de Berne a découvert, sur le col du Schnidejoch entre Sion et Thoune, un carquois à flèches en écorce de bouleau.  Poursuivant leurs recherches les années suivantes, les archéologues bernois ont mis au jour des centaines d’autres objets, dont une jambière en cuir (voir photo ci-dessus) perdue par un hypothétique Schnidi ayant vécu au Néolithique vers 3000 avant J.-C. Le bilan de ces travaux a été publié en 2015 dans un ouvrage en deux tomes. D’octobre 2013 à fin 2016, le projet kAltes Eis, initié par l’archéologue Leandra Naef, a fait l’inventaire à l’aide des méthodes GIS de tous les sites potentiels dans le canton des Grisons, ce qui a amené la découverte de nombreux restes, comme celui de la momie d’un jeune chamois. En conclusion de toutes ces recherches, il s’avère que si les vestiges du passé ne sont pas découverts et mis en sureté très rapidement après avoir été libérés de leur gangue de glace, ils pourraient se perdre ou être abîmés à jamais, surtout les objets en matériaux organiques comme le bois, le cuir et les fibres animales ou végétales, de même que les momies humaines ou animales. Un rappel est donc adressé à tous les alpinistes et randonneurs des Alpes à prendre la peine de signaler toutes découvertes de cette nature aux autorités et spécialistes concernés.

Les Palafittes suisses ont un nouveau guide

En fin d’après-midi du jeudi 11 mai, le Laténium a été le cadre d’une cérémonie officielle, celle de la présentation d’un nouveau Guide d’art et d’histoire de la Suisse, édité par la Société d’histoire de l’art en Suisse (SHAS) et le Swiss Coordination Group UNESCO Palafittes, intitulé : Les Palafittes suisses. Depuis qu’en 2011 les « Sites palafittiques préhistoriques autour des Alpes » ont été inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, il manquait une information claire et facilement accessible pour le grand public sur ces sites classés. C’est maintenant chose faite avec cette publication en quatre langues, français, allemand, italien et anglais. Comme le décrit son quatrième de couverture, « ce guide donne un aperçu de la découverte et des recherche entreprises sur les palafittes, de la fin du XIXe siècle à aujourd’hui. Les sites suisses et leurs vestiges y sont présentés par le biais de vingt itinéraires de promenades et musées, à travers trois régions du Plateau ». Une version électronique avec liens interactifs est également disponible au même prix que l’édition papier. Pour juger de l’importance des sites helvétiques dans le contexte des Palafittes, il faut savoir que sur les 111 sites qui font partie de l’objet sériel classé au patrimoine mondial, 56 se trouvent en Suisse et les 55 autres sont répartis entre la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Autriche et la Slovénie.
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Les artisans du guide « Les Palafittes suisses »

D’un certain point de vue, ce guide, par rapport aux autres ouvrages de la série, représente une gageure : celle de décrire des vestiges que l’on ne peut pas voir, sinon par l’imagination ou en plongeant le regard sous les ondes de nos lacs, ce qui n’est pas à la portée du plus grand nombre. C’est certainement pour palier à ce manque de visibilité que le réalisateur Philippe Nicolet et son entreprise NVP3D, sous les conseils avisés de Pierre Corboud, co-auteur du guide, développe le projet d’un documentaire en 3D sur l’archéologie des villages littoraux de la Suisse occidentale. Un teaser de ce film a été présenté en avant-première au Laténium à la fin de la cérémonie de présentation du guide et peut être visionné à partir du site Internet de NVP3D. Cela devrait contenter un autre public acquis aux nouvelles technologies qui dès 2011 avait déjà pu se faire une idée du potentiel archéologique lacustre à l’aide d’une application dédiée «Palafittes Guide », téléchargeable sur Apple Store et Google Play. Mais pour les amateurs et les spécialistes qui voudraient en savoir encore plus et entrer dans le détail de chaque gisement, le site de l’association Palafittes permet grâce à sa base de données d’obtenir des renseignements sur 410 autres sites associés en Suisse, en plus des 56 sites classés.

Errare humanum est

En faisant mes achats ce dernier samedi à la Coop, je me suis vu remettre une série de pochettes contenant chacune cinq vignettes à coller dans un album au titre accrocheur : « Voyage dans le monde du savoir ». Comme je suis toujours curieux, même à mon âge, je n’ai pas hésité à acheter pour 3fr.50 l’album de 64 pages pour coller les images offertes et entrer, moi aussi, dans « le monde du savoir » en compagnie de Felix. Je commence tout naturellement à explorer le domaine qui m’est le plus familier : l’histoire. En parcourant les textes, je découvre avec surprise que Néfertiti est devenue un pharaon d’Egypte (elle n’était que l’épouse du pharaon Akhenaton), que Rome était une colonie (de quelle nation ?) avant de se transformer en une gigantesque puissance mondiale, que César s’est déclaré le souverain unique de Rome (alors qu’il n’a jamais pris ce titre) , que l’Empire romain a connu sous Auguste une période de paix qui dura 40 ans (c’est oublier toutes les campagnes militaires sous son règne), que les amazones étaient des gladiatrices célèbres chez les Romains (je pensais qu’elles allaient se faire voir chez les Grecs), que les premières incursions de pirates remontent au 14ème siècle en Egypte (avant ou après J.-C ?), que la ville de Coire est la plus ancienne ville de Suisse (sur quel fondement ?), que la grande mosquée de Djenné (classée dans les édifices remarquables) se trouve au Soudan (pas au Mali ?), et je m’arrête là pour ne pas lasser les lecteurs. Première conclusion après ce rapide survol : ce n’est pas parce qu’une chose est écrite qu’elle est forcément juste, d’autant moins si on lit attentivement le texte pour y dénicher toutes les fautes de syntaxe et d’orthographe, dues sans doute à une traduction fautive et une mauvaise relecture.
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Image de la page d’accueil Internet du « Monde du savoir »

Mais en plus, il y a des images pour accompagner le texte. Comme le dit l’auteure de cet ouvrage, Christina Braun, dans un entretien publié dans le journal Coopération, elle s’est attachée à établir une association idéale entre les textes et les images. J’ai ainsi commencé à coller les images reçues avec mes achats du week-end pour constater que le choix des illustrations n’est pas des plus sélectif. Rien que sur les deux pages consacrées à la Rome antique, une pièce en or du roi Fréderic VIII du Danemark côtoie deux pièces en or présentant des profils d’épouses impériales romaines (est-ce pour nous signaler que les Danois utilisent aussi des lettres latines ?), que la vignette 100, liée au texte « Qui était César ?» présente une statue de l’empereur Auguste, et que celle en relation avec le texte « Qui était le premier empereur ? », où l’image d’Auguste aurait été vraiment à sa place, on découvre une statue de l’empereur Nerva.  De plus ces deux statues ne sont pas des vestiges de l’Antiquité car elles font partie de l’ensemble de statues d’empereurs romains illustres mises en place à Rome en 1932 le long de la Via dei Fori Imperiali par le régime fasciste de Benito Mussolini. Plus loin, dans la partie « les héros et leur époque », l’ouvrage pose la question « Qu’est-ce qu’un murmillo ?» (traduction en français: mirmillon) ; je n’ai pas encore la vignette 113 qui doit l’illustrer, mais l’image du casque posé au-dessus du cadre de la question est manifestement celui d’un hoplite grec stylisé et pas du tout celui d’un gladiateur romain.  Seconde conclusion, à défaut de plonger dans un réel « monde du savoir » comme nous le laisse entendre la publicité faite autour de cette action de la Coop, les enfants, ainsi que leurs parents, pourront au moins découvrir une chose s’ils y prêtent attention, c’est que l’erreur est humaine.

Du charme des ruines au trafic d’art

« Archives des sables – De Palmyre à Carthage » tel est le titre évocateur choisi par le Laténium pour l’exposition inaugurée officiellement le mercredi 24 août, mais ouverte au public dès le 9 juillet. Réalisée en collaboration avec la Bibliothèque orientale de l’Université Saint-Joseph à Beyrouth et en partenariat avec l’Institut suisse pour la conservation de la photographie à Neuchâtel, la présente exposition témoigne du travail de pionnier effectué par Antoine Poidebard dans le domaine de l’archéologie aérienne. A travers la sélection d’une soixantaine de clichés réalisés par ce père jésuite et d’autres reproductions photographiques, on se plonge dans une époque révolue, celle de l’effondrement de l’ancien Empire ottoman et de l’ouverture de la steppe syrienne à l’exploration archéologique. On découvre ainsi le site de Tell Brak, photographié et sondé par Antoine Poidebard, avant que ce site ne soit fouillé de 1937 à 1939 par Max Mallowan. Selon une citation que l’on attribue à tort à son épouse Agatha Christie : « Un archéologue est le meilleur mari qu’une femme puisse avoir : plus elle vieillit, plus il s’intéresse à elle ». Qu’est-ce qui nous fait donc aimer les ruines ?
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Le site de Tell Brak de nos jours (photo: Zoeperkoe / Wikimedia Commons)

C’est à cette question qu’Alain Schnapp, professeur d’archéologie à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, donne une réponse dans un cycle de conférences en ligne qui explore le rapport indissoluble que chaque civilisation entretient avec les ruines et qui sera la matière de son prochain ouvrage « Histoire universelle des ruines ».  Quand on pense aux destructions effectuées en Irak et en Syrie par Daech, et plus particulièrement à Palmyre, il est nécessaire de se pencher sur la question de savoir ce qui pousse les hommes à ruiner le passé, ou, au contraire, à le sacraliser de manière romantique. Comme le disait Chateaubriand : « Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence ». Autrement dit, selon Goethe, cité par Alain Schnapp dans l’émission « Histoire vivante » sur La Première de la RTS du lundi 29 août : « Nous ne comprenons pas les ruines avant de devenir nous-même ruine ». Cependant, comme le souligne ce professeur, « on ne réagit pas (de la même manière) devant l’infini des ruines quand on a en face de soi les pyramides ou quand on a Palmyre, que si on a quelques éclats de silex qui affleurent dans le sable du Sahara, et, pourtant, ces quelques éclats de silex sont tout aussi des ruines que ces grands ensembles ». Cette réflexion engage notre conscience face au pillage et au saccage des antiquités qui prive l’humanité d’une part de sa mémoire. Pour en savoir plus, à voir le documentaire : « Trafic d’art, le grand marchandage » sur TSR 2, dimanche 4 septembre, à 21h00.

Pas à pas dans le passé de la Suisse

Donner un aperçu des découvertes archéologiques réalisées dans les cantons suisses en se baladant sur le terrain, tel est l’ambition que s’est donnée la collection « Le passé pas à pas » (en allemand : Ausflug in die Vergangenheit) des éditions Librum Publishers. Son directeur-fondateur, Dominique Oppler, a commencé son activité éditoriale en 2012, après avoir réalisé un rêve d’enfance en faisant des études d’archéologie à l’université de Fribourg et de Bâle. La série qu’il a créé est avant tout destinée au grand public, en particulier aux familles qui aiment les randonnées et qui veulent découvrir, chemin faisant, des sites et des lieux témoins du passé, de la préhistoire au Moyen-Age, et leur insertion dans l’environnement d’aujourd’hui.  En plus de l’archéologie et de l’histoire proprement dites, le concept éditorial aborde également des aspects concernant la géologie, l’histoire du paysage, la transformation de la végétation et de la faune. Comme il s’agit avant tout d’un guide de randonnée, tous les aspects pratiques des balades sont abordés comme la longueur et la durée des parcours, les transports publics utilisables, les musées visitables, et les lieux de restauration. Le format des volumes de la collection n’étant pas fait pour être mis dans la poche d’un randonneur, l’éditeur a prévu que toutes les balades peuvent se faire également à l’aide de l’application « GPS-Tracks » téléchargeable sur un smartphone ou une tablette de type Apple ou Android, qui permet de se diriger d’un point d’intérêt à un autre grâce aux cartes topographiques fournies et affichées sur l’écran de l’appareil.
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Couvertures des deux premiers volumes de la série

Le premier volume de la série, paru en 2014, présente les sites du canton de Bâle-Campagne, et le second celui des cantons de la Suisse primitive: Uri, Schwyz, Obwald et Nidwald. Le prochain volume, consacré au canton de Zurich, sera publié au printemps 2016 et devrait servir de base à la nouvelle exposition permanente sur l’histoire du canton de Zurich prévue dans la nouvelle annexe du Musée National dont l’ouverture est annoncée en 2017. Sur cette lancée, les volumes de Berne et de Soleure sont en cours de rédaction, et, par voie d’annonces dans la revue AS, des rédacteurs sont d’ores et déjà engagés pour les cantons d’Argovie, de Zoug, de Lucerne, du Valais, de Vaud, de Genève, de Neuchâtel ainsi que pour la Suisse italienne et le site d’Augusta Raurica. Ce projet concernant toute la Suisse, reçoit le soutien financier de l’Office fédéral de la Culture (OFC), des cantons et de fondations privées. L’aspect novateur de l’approche éditoriale, alliant le livre et aux nouveaux médias, répond tout à fait à la nouvelle tendance de la promotion touristique en général. De plus, pour les enseignants des écoles primaires, un support didactique et pédagogique est en voie d’achèvement et devrait leur permettre de préparer leur cours et leurs futures courses d’écoles avec les connaissances acquises dans cette collection.

Balades archéologiques en Romandie

La couverture du numéro 30 de l’Illustré, publié le 22 juillet, vu à la devanture d’un kiosque ne pouvait que m’interpeller. En gros titre sur une image de blocs erratiques de la forêt de Gals on peut lire : « La magie des balades préhistoriques romandes », en sous-titre « Grottes, sentiers, forêts, menhirs : voyage aux sources de notre civilisation » et encore en exergue dans une pastille rouge bien visible « 20 destinations étonnantes ». Je n’achète généralement pas cet hebdomadaire, mais exception à la règle, je ne pouvais pas résister à la tentation d’en savoir plus, d’autant plus que c’est l’Archeoweek sur Twitter. Je me demandais bien quels pouvaient être les vingt sites préhistoriques romands ayant pu retenir l’attention du magazine. En ouvrant la publication on découvre dans le sommaire que la préhistoire s’étend à l’époque romaine : « Des menhirs celtes aux ruines romaines, ce guide vous propose 20 balades en Romandie à travers le temps et l’espace». Cela se présente mal : des menhirs celtes ? Le coup du menhir du livreur Obélix a encore frappé de folie un éditorialiste. Mais trêve de raillerie, je me porte à la page 43 pour découvrir « Le guide balades » dont la page d’ouverture s’ouvre sur une image du menhir de Vauroux vu comme un «Mystérieux géant » auquel s’adresse une question «Quelle signification donner à ces pierres que dressaient les anciens ? ».
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Extrait de la couverture de L’Illustré

Ce n’est en tout cas pas dans ce guide que l’on en trouvera la réponse. Pour cela, il faudrait pouvoir visiter une exposition dans l’esprit de « Pierres de mémoire, pierres de pouvoir ». De plus ce ne sont pas 20 balades préhistoriques qui sont proposées, mais juste quinze, car les autres appartiennent déjà à l’histoire, comme le tour de ville d’Avenches, la voie antique du Pierre-Pertuis, ou les mosaïques des villas d’Orbe-Boscéaz et de Vallon. De même, les sites présentés ne se limitent pas à la Suisse romande, puisque l’on y trouve trois sites en territoire alémanique, dont une grotte dans le canton de Lucerne et la cité romaine d’Augst dans le canton de Bâle-Campagne, site qui a lui seul résume que l’annonce de la une de couverture de l’Illustré est tout à fait trompeuse. Mais je ne peux tout de même pas bouder mon plaisir de découvrir, au creux de l’été, une partie du tourisme archéologique helvétique mis en vedette dans une publication à très large diffusion. J’y ai retrouvé quelques sites que j’aurais  pu moi-même recommander si on m’avait demander d’en faire une sélection, comme le village lacustre de Gletterens, le Laténium à Hauterive, les menhirs de la baie de Clendy près d’Yverdon-les-Bains, le Préhisto-Parc de Réclère ou les fouilles du Banné à Porrentruy qui était du reste le site archéologique du mois de juin. En définitive, la meilleure partie de ce guide se trouve dans l’encarté « En savoir plus » puisqu’il propose aux lecteurs de se procurer les guides édités par Archéologie suisse, qui présentent chacun au moins une centaine de sites archéologiques à visiter.

A la découverte des cités perdues

Dans un blog consacré à l’archéologie, il est souvent fait mention de l’une ou l’autre cité perdue qui demeure dans la mémoire des hommes. Aujourd’hui la nouvelle diffusion sur la Première de la RTS de l’émission Monumental consacrée aux «cités perdues» avec pour invitée Aude de Tocqueville, auteure du livre “Atlas des cités perdues” aux éditions Arthaud m’a rappelé à cette évidence. Comme la page de l’émission l’indique, « tout comme les civilisations, les villes sont mortelles et peuvent en peu de temps, être rayées de la carte. Que ces villes soient fantômes, oubliées ou disparues, elles fascinent et intriguent toujours ». Au détour des posts de ce blog j’ai évoqué la cité d’Angkor, l’ancienne capitale de l’empire Khmer, la cité romaine de Pompéi, détruite par l’éruption du Vésuve le 24 août 79, ou encore Babylone, l’une des plus grandes et des plus importantes cités antiques située en Irak. Toutes ces villes font partie de la liste dressée dans cet Atlas.

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Pompéi au pied du Vésuve (Photo : Wikipédia)

Ce que le livre d’Aude de Tocqueville nous signale en plus c’est que « les villes sont mortelles et peuvent disparaître de la carte du monde » et cela encore aujourd’hui. « La cité d’Epecuen en Argentine a fini engloutie par les eaux, Centralia en Pennsylvanie est consumée depuis des années par un feu souterrain, Colesbukta en Norvège ou Kadykchan en Russie, toutes deux villes minières ont été abandonnées dès les derniers gisements épuisés. Kantubeck en Ouzbekistan, centre de recherche d’armes biologiques durant la Guerre froide est aujourd’hui métamorphosé en dangereux no man’s land. Prypiat en Ukraine est morte d’une explosion nucléaire (celle de Tchernobyl), tandis qu’au Japon, Hashima Island a été transformée en décor de films… Folie de la nature ou des hommes, déclin économique ou guerres, lentement ou brutalement, ces disparitions nous fascinent et nous interrogent ». L’Atlas des cités perdues relate les destins merveilleux et pourtant bien réels de 44 cités dont les vestiges antiques ou modernes hantent la planète. Mais la liste dressée est loin d’être exhaustive car il manque dans l’index de cet ouvrage d’autres cités, comme Ostie, port et comptoir de Rome, la mystérieuse cité de Pétra cachée parmi les roches aux parois abruptes en Jordanie ou la ville mythique de Troie, immortalisée dans les œuvres de Virgile et Homère, redécouverte par l’archéologue allemand Heinrich Schliemann.

D’Agaune à Saint-Maurice

L’année 2015 s’annonce d’ores et déjà placée sous  par la commémoration du 1500e anniversaire de la fondation de l’Abbaye de Saint Maurice d’Agaune. Après une année 2014 déjà marquée par une série d’évènements comme l’exposition du trésor de l’abbaye au Musée du Louvre à Paris du 14 mars au 16 juin, la sortie au mois de septembre d’une application pour smartphone “Abbaye1500” servant d’audioguide de la Basilique et au chemin du pèlerinage, et  la messe de minuit du 24 décembre célébrée en Eurovision à la télévision par l’abbé de Saint-Maurice, Mgr. Roduit, c’est un ouvrage historique en deux volumes qui est à paraître en avril 2015. Cette publication constitue une synthèse des connaissances sur le plus ancien monastère d’Occident toujours en activité et représente le fruit de six ans de travail d’une équipe internationale de plus de trente chercheurs en histoire, en archéologie, en architecture et en histoire de l’art. Le premier volume sera consacré à l’histoire, l’archéologie et l’architecture de l’abbaye, le second à son remarquable trésor de reliques, qui sera présenté dans des locaux plus vastes et selon une nouvelle muséographie. Quant aux archives anciennes, elles ont été numérisées et sont consultables en ligne.
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Site archéologique de l’abbaye

Le dernier numéro de la revue AS-archéologie suisse (37-2014.4), consacre son dossier au monastère d’Agaune au premier millénaire. L’auteure, Alessandra Antonini, archéologue responsable des dernières fouilles, montre que les vestiges archéologiques témoignent d’une histoire plus ancienne que celle du pèlerinage, puisque dès la fin du 2e siècle apr. J.-C., une nécropole s’établit sur le futur site de l’Abbaye, à proximité d’une source consacrée aux Nymphes. Un oratoire accolé à un monument funéraire, sépulture d’un personnage important, marque l’emplacement le plus élevé et devait déjà servir de lieu de culte avant même la dépose à cet endroit, par l’évêque Théodule, aux alentours de 380, des reliques des martyrs de la légion thébaine. Selon la tradition, à la fin du troisième siècle, vers 290, une troupe fut appelée d’Egypte, pour appuyer l’empereur Maximien dans ses combats contre les barbares. Cette légion est dite thébaine, du nom de la ville de Thèbes (actuellement Louksor) en Haute-Egypte. Cette troupe campait près d’Agaune et Maximien voulut contraindre ces soldats chrétiens à agir contre leur conscience en sacrifiant aux dieux et en persécutant d’autres chrétiens. Saint Maurice et ses compagnons refusèrent d’agir contre leurs coreligionnaires et pour ce refus d’ordre, la troupe fut décimée comme le voulait la règle dans l’armée romaine. C’est le 22 septembre 515, sur le tombeau de Saint-Maurice et des martyrs que le roi burgonde Sigismond fonde le monastère d’Agaune qui aura pour effet de modifier le nom de la localité en Saint-Maurice.

Aux racines de la vigne et du vin

Les sources antiques, de nature philologiques, épigraphiques ou iconographiques, concernant la culture de la vigne et la production du vin sont nombreuses. Selon une légende de l’ancienne Egypte, ce sont les yeux d’Horus, subtilisés par Seth qui plantés dans le sol devinrent une vigne. Ainsi, le vin ne serait autre que les larmes d’Horus.  On sait par ailleurs par des textes mésopotamiens que l’Anatolie méridionale est la région qui fournit le roi en vin. Ce vin était transporté par bateaux qui, à partir du marché de Karkemish, descendaient le cours de l’Euphrate pour arriver à Ur, Uruk ou Babylone. C’est semble-t-il en Grèce que le vin, dès l’époque mycénienne, se démocratise et n’est plus seulement une boisson réservée aux banquets des élites ou des dieux, comme en Egypte ou en Mésopotamie, mais des hommes ordinaires. Pour les Grecs, c’est Dionysos qui aurait appris à Icarios, roi d’Athènes, comment cultiver la vigne et produire du vin, introduisant ainsi la viticulture parmi les hommes.

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Dionysos, Acmé et Icarios sur une mosaïque de Paphos

Au-delà de ces textes et de ces légendes quelques spécialistes, qui se donnent le nom d’ampélologues, cherchent à établir l’origine du premier vin de l’histoire. L’ampélographie est le champ d’étude des quelques 8000 cépages décrits à partir de leurs caractéristiques morphologiques et physiologiques.  Mais, depuis quelques années, à cette approche traditionnelle purement descriptive s’ajoute dorénavant une analyse plus objective par le recours à la biologie moléculaire et au séquençage de l’ADN.  Grâce à ces nouvelles méthodes scientifiques des chercheurs, tel José Vouillamoz, ampélologue-généticien valaisan, sont en passe de dévoiler l’origine des premiers vignobles. Il semble que l’arbre généalogique de centaines de cépages actuels commence avec treize variétés d’un raisin sauvage cultivées dans le sud-est de l’Anatolie, soit dans une région qui fait partie d’un ensemble plus vaste le «  Croissant fertile »  qui a vu naître également l’agriculture. De ce berceau d’origine, qui remonte au 6e, voire 7e millénaire, Vitis vinifera va se répandre en Mésopotamie au 5e millénaire, en Palestine et en Egypte au 4e millénaire et en Grèce au 3e millénaire. Quant à la Suisse, malgré quelques découvertes de pépins de raisin dans quelques sites de l’âge du Fer, comme Gamsen/Waldmatte au Valais, c’est sans doute à l’époque romaine qu’une vraie viticulture va se mettre en place. Parmi tous les vignobles cultivés en suisse, c’est l’histoire du chasselas qui est certainement le cépage le plus emblématique. A travers d’autres publications, comme  l’«Histoire de la Vigne et du Vin du Valais» (2009), l’«Origine des cépages valaisans et valdôtains» (2011) et surtout «Wine Grapes» (2012), José Vouillamoz a par ses analyses redessiné les arbres généalogiques de nombreux cépages.