Category Archives: Antiquité

Age of Pop into Classics !

En passant par Toulouse, j’ai eu la chance de visiter au musée Saint-Raymond, juste avant sa fermeture, une exposition particulièrement ludique et intéressante : « Age of Classics ! L’antiquité dans la culture pop » dont le titre résonne en lui-même comme un jeu vidéo (Age of Empire, Age of Mythology). Le texte d’introduction de l’exposition résume bien ce que ses concepteurs souhaitaient apporter, à savoir que « les périodes médiévales et modernes n’ont pas fait disparaître l’héritage antique. Elles l’ont absorbé, préservé, assimilé et transformé. Le monde contemporain et la culture populaire (« pop »), se sont à leur tour emparés des modèles classiques pour donner naissance à de nouveaux héros et à de nouvelles formes d’art dans un contexte mondialisé. « Age of Classics » fait ainsi dialoguer des objets antiques avec des productions réalisées après l’année 2000, pour interroger notre rapport au monde gréco-romain dans ce qui fait notre quotidien : littérature, bande dessinée, cinéma et séries, arts plastiques…Comment l’Europe réinterprète-t-elle son héritage ? Quel est le lien entre Grèce. Rome et Etats-Unis d’Amérique ? Pourquoi l’Asie explore-t-elle l’histoire occidentale dans ses productions ? Pourquoi l’Antiquité n’a-t-elle jamais cessé de circuler, d’être confrontée aux différents temps présents ?
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« Pollice Verso » de Gérôme, derrière Alexios, le héros d’Ubisoft

Dans l’espace d’exposition une cinquantaine d’œuvres très variées associaient art contemporain et figures antiques. Ainsi, le héros du jeu vidéo « Assassin’s Creed Odyssey » est confronté à la fameuse scène du pouce inversé du tableau de Jean-Léon Gérôme, qui a inspiré le geste de la mise à mort dans les péplums. La commissaire scientifique de l’exposition, Tiphaine Annabelle Besnard, dont le projet de thèse de doctorat « (Re)présenter l’Antiquité grecque et romaine dans l’art actuel. Ou les vicissitudes des références antiques à l’heure de la mondialisation » a servi de base à ce dialogue entre anciens et modernes. Pour ce faire, elle a étudié plus d’un millier d’œuvres actuelles produites par des artistes européens, américains et asiatiques qui font de manière explicite référence à l’Antiquité gréco-latine dans leur art. Cette réception de l’Antiquité dans les différents supports de la culture populaire est également le point de convergence d’un groupe de chercheurs réunis dans l’association « Antiquipop » publiés sous l’enseigne du carnet scientifique édité par Fabien Bièvre-Perrin : « l’Antiquité dans la culture populaire contemporaine ». Sans doute, comme le démontre les publicités intégrées dans la vidéo de présentation de l’association que l’on peut associer à cette réflexion la démarche entreprise en son temps par le musée archéologique de Strasbourg dans son exposition « Archéopub ».

Pourquoi Rome s’est effondré ?

L’interconnexion des populations occidentales dans le monde globalisé d’aujourd’hui n’est pas sans rappeler celle qui a lié toutes les populations comprissent dans l’espace culturel que l’histoire a retenu comme étant l’Empire romain. Cet empire pu conserver pendant au moins deux siècles l’intégrité de ses frontières grâce à la supériorité logistique et technologique de ses légions bien retranchées derrière le limes. Mais si la puissance de Rome fut aussi grande, elle le doit aussi a une période particulièrement favorable appelée « optimum climatique romain », qui a permis de nourrir et de faire croitre sans difficulté sa population, jusqu’à atteindre 75 millions d’individus. Pour expliquer la fin de cet Empire, on évoque le plus souvent les invasions des peuples dit barbares (car ne parlant ni le grec ni le latin). En fait, loin d’être une cause, cette invasion ne semble avoir été qu’une conséquence de déséquilibres hors du contrôle des empereurs ou du Sénat et du peuple de Rome, suffisamment discrets pour qu’ils aient échappé jusqu’à peu à la réflexion des historiens.
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Destruction par Thomas Cole

Dans « Comment l’Empire romain s’est effondré », Kyle Harper, professeur d’histoire à l’Université d’Oklahoma démontre que plusieurs vagues de grandes pandémies conjuguées avec l’arrivée d’un changement climatique, le petit âge glaciaire de l’Antiquité tardive, furent des causes bien plus importantes que les grandes invasions. Etonnamment, c’est là où l’on pensait que l’Empire romain avait été le plus efficace, c’est-à-dire dans la construction de routes sur l’ensemble de son territoire, le développement des villes et leur réseau d’adduction d’eau et d’égouts qui serait la cause de son effondrement. Sans connaissances approfondies en médecine la promiscuité des populations à l’intérieur des villes ainsi que le réseau dense des échanges par voies terrestres et maritimes, favorisèrent la propagation d’au moins trois épidémies de pestes particulièrement mortelles. D’abord les pestes dites antonines en l’an 165 et de Cyprien en 251 voient la population de l’Empire stagner, avant de diminuer considérablement lorsque survint la peste bubonique de Justinien à partir de 541. La détérioration du climat, amenant une succession de mauvaises récoltes et des famines, la démographie ne put compenser les pertes dues aux épidémies. En l’espace de deux siècles, la population de la ville de Rome passa ainsi de près d’un million d’habitants à seulement 20’000. Ce qui est arrivé à Rome pourrait bien aussi nous arriver. Nous ne sommes pas définitivement à l’abri d’un effondrement dû au réchauffement climatique associé à de nouvelles maladies décimant les populations.

Recherche Apollon désespérement

Comme beaucoup de passionné(e)s d’archéologie, j’ai été attiré par un film qui promettait beaucoup : « l’Apollon de Gaza ». Le synopsis en lui-même était de nature à susciter l’intérêt et la curiosité de tout un chacun : « En 2013, une statue d’Apollon, vieille de plus de 2000 ans, est trouvée au large de Gaza avant de disparaitre subitement. Dieu des Arts, de la Beauté et des Divinations, l’Apollon suscite toutes les rumeurs, même les plus folles. A la fois film-enquête et réflexion sur l’Histoire, l’Apollon de Gaza nous immerge dans la réalité méconnue d’un territoire qui paie encore le prix des guerres et d’un blocus impitoyable, mais où la vie subsiste, insoumise. Apportant un peu de lumière dans le ciel de Gaza, la statue et son histoire stupéfiante pourrait redonner une part de dignité et d’espoir à tout un peuple ». Le teaser que l’on trouve sur le site Internet de la société de production ou celle de distribution m’a donné également l’irrésistible envie d’aller le voir.

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Image extraite de l’affiche du film

A l’issue de la projection du film, je me suis confronté à des questions auxquelles je désirais avoir des réponses. Statue vraie ou fausse ? Datée de 332 av. J-C, comme l’affirme un des protagonistes du film ? Après avoir lu l’article du Monde du 12 avril 2014 de Laurent Zecchini, qui fut, pour Nicolas Wadimoff  le réalisateur du film, l’élément déclencheur  de cette enquête et examiné les rares images publiées de cette découverte, ma conviction personnelle, confortée par les avis de la plupart des acteurs de ce documentaire, est que cette statue est bien originale. Reste à savoir où elle a vraiment été mise au jour et de quand elle date? Dans son état actuel je doute, comme certains protagonistes du film, qu’elle ait séjourné très longtemps dans la mer. Une hypothèse intéressante est qu’elle a été mise au jour lors de la construction d’un des nombreux tunnels sous Gaza. Ceux qui l’ont découvert, désirant rester discrets et cachés, compte tenu de la nature de leur ouvrage, auraient décidé de l’extraire et de la balancer en mer, dans un espace qui n’appartient à personne. Quant à sa datation, d’un point de vue stylistique et historique, je la vois comme une copie d’époque romaine (entre les 1er siècle avant et après J.-C) d’une statue grecque du Ve siècle avant J.-C, comme l’Apollon de Piombino qui se trouve exposé au musée du Louvre. Seule, bien sûr, une étude complète de la statue permettrait d’en savoir plus. Il ne nous reste plus qu’à attendre, pour boucler l’enquête, que ceux qui tiennent l’Apollon de Gaza en otage le relâche . Dans ce cas cette statue pourrait être l’élément emblématique d’un futur musée de Gaza qui attend depuis un certain temps d’être inauguré.

 

Paul Collart et le temple de Baalshamîn à Palmyre

L’exposition « Cités millénaires. Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul » présentée à l’Institut du monde arabe, est prolongée jusqu’au 17 février 2019. Cette exposition montre de manière particulièrement spectaculaire certains sites dévastés par les conflits armés, en particulier ceux de la Syrie et de l’emblématique Palmyre, classée en 1980 au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, dont une grande partie des vestiges ont été sauvagement dynamités par des fondamentalistes. Mais au lieu de pleurer sur ces ruines, l’exposition montre aussi comment il est possible de procéder à une documentation et un archivage numérique des monuments. Dans cette présentation, la scénographie a ainsi mis en lumière l’activité d’une jeune société française, Iconem, qui depuis 2013 s’est donnée comme but de numériser les objets menacés du patrimoine. Par exemple, en 2016, c’est à l’aide de drones, qu’Yves Ubelmann, le fondateur d’Iconem, avec une équipe d’archéologues, a passé quatre jours à Palmyre afin de prendre quelque 35’000 clichés pour garder en mémoire l’état de la cité antique après destructions. Grâce aux techniques photogrammétriques, des modèles 3D ont été réalisés, qui permettent au public de se rendre compte des dégâts, mais qui ouvrent aussi des perspectives pour envisager une nouvelle manière de sauvegarder le patrimoine.
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Restitution de la cella du temple de Baalshamîn © ICONEM / UNIL

Pour le sanctuaire de Baalshamîn, sur le site Palmyre, détruit en août 2015 par les guerriers de l’Etat islamique, la société Iconem peut bénéficier de l’apport des archives léguées par l’archéologue suisse Paul Collart (1902-1981) à l’Institut d’archéologie et des sciences de l’antiquité de l’Université de Lausanne (UNIL). Collart était professeur aux Universités de Lausanne et Genève, et a pris entre 1954 à 1956 la direction de la fouille du sanctuaire de Baalshamîn. Cette fouille a été la première mission archéologique engagée par la Suisse en dehors de son territoire. Depuis 2017, pour valoriser ce fonds, l’UNIL a lancé le projet « Paul Collart et le temple de Baalshamîn à Palmyre ». Placé sous la direction de l’archéologue Patrick Michel, ce projet vise à numériser l’ensemble de ces archives qui se présentent essentiellement sous la forme de photographies, de plans, de cahiers et de lettres. D’ores et déjà, plusieurs centaines de photographies sont à disposition sur la banque d’images Tiresias de l’UNIL. En outre, en janvier 2018, a été créé une association « Paul Collart au Proche-Orient», qui vise à soutenir financièrement la réalisation de ce vaste programme. Si le projet aboutit, « la numérisation des archives Collart sur Baalshamîn ne servira pas aux seuls archéologues » comme le rapporte le résumé de présentation du projet. « Elle donnera lieu à plusieurs actions de médiation culturelle, destinées à différents publics, à travers des expositions, à travers un projet original à visée éducative et humanitaire, ainsi qu’à travers des médias audio-visuels, des conférences et des publications. Cette médiation passera aussi par la production et la mise en ligne d’une application pour smartphones et tablettes qui permettra une expérience immersive et une visite du sanctuaire de Baalshamîn à travers toutes les étapes de son histoire ». J’attends avec impatience de voir aboutir ce beau projet !

Rome Reborn 3.0 face à Assassin’s Creed

Après 22 ans de travail, l’application « Rome Reborn » a été officiellement lancée lors d‘une conférence de presse internationale tenue à l’Association de la presse étrangère à Rome, le 21 novembre de cette année. En fait de lancement, il s’agit de la version 3.0 de cette application dont les versions 1.0 et 2.0 avaient chacune fait l’objet d’une note dans ce blog. Au départ, « Rome Reborn » est une initiative universitaire internationale lancée en 1996, visant à reconstruire la Rome antique à l’aide des technologies numériques. Bernard Frischer, âgé maintenant de 67 ans, est toujours présenté comme le responsable de ce projet d’archéologie virtuelle, qui a pour but la restitution numérique de la ville éternelle en l’an 320 de notre ère, quand l’urbs comptait plus d’un million d’habitants à son apogée, avant que la capitale de l’Empire ne se déplace à Byzance sous l’empereur Constantin. Quoi de neuf dans cette version ? D’abord, contrairement aux versions précédentes qui étaient accessibles gratuitement, en particulier dans Google Earth, cette nouvelle version est payante. La reconstruction 3D est utilisée comme ressource pour une série d’applications fonctionnant sur ordinateurs (Mac, Windows) et des casques de réalité virtuelle (Oculus Rift, Samsung GearVR et HTC Vive).  Elle est développée dans le cadre par une startup appelée Flyover Zone Productions. La version de base permet un survol, comme à bord d’un ballon, des 14 km2 de la ville éternelle enceints dans la muraille aurélienne. Des modules complémentaires, eux aussi payants, permettent actuellement la visite du Forum romain et de la basilique de Constantin et Maxence. D’autres modules sont en préparation, comme la visite du Panthéon et du Colisée, qui devraient être disponibles dans les mois prochains.
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Image écran du trailer de « Rome Reborn »

En consultant le site internet de Rome Reborn, on apprend que Flyover Zone Productions, en charge de la commercialisation du projet, est à la recherche d’un animateur indépendant capable de créer des avatars d’hommes et de femmes, enfants et adultes d’antiques Romains. Mais cette personne, aussi talentueuse soit-elle, doit s’attendre à être rétribuée plus modestement que dans les grands studios produisant des films d’animation ou des films publicitaires. Ceci montre le souci des concepteurs de Rome Reborn d’animer la visite des monuments par des rencontres avec des habitants virtuels de la Rome antique. Avec cela, Rome Reborn pourrait s’approcher de ce que l’entreprise Ubisoft a réalisé dans le jeu vidéo « Assassin’s Creed ». A partir de l’épisode « Origins » de la saga, sorti l’année dernière, situé dans l’Egypte des Ptolémées en 49 av. J.-C. et dans le dernier épisode « Odyssey » sorti cette année, et placé en 431 av. J.-C., un mode découverte permet aux joueurs de déambuler librement et de survoler avec un aigle des décors et des paysages reconstitués avec grand soin par des historiens. Ainsi, j’ai été particulièrement séduit par une visite dans le sanctuaire de Delphes ou chaque monument, chaque trésor, chaque temple, est reconstitué dans son état et son emplacement d’origine. Face aux centaines de millions de dollars investis par Ubisoft dans chacun des épisodes de la saga et les 3 millions de dollars investis pendant 22 ans par Rome Reborn, il y a une différence de moyen qui se traduit immanquablement dans le résultat final des restitutions. Au lieu de chercher un développeur d’animation, Flyover Zone Productions, ferait mieux de s’associer aux producteurs d’Ubisoft pour développer avec eux un épisode d’ « Assassin’s Creed » situé dans la ville éternelle utilisant les données rassemblées par les chercheurs pour « Rome Reborn ».

A la découverte de la hyalologie

Le verre est de nos jours un matériau omniprésent. Il se présente sous différentes formes qu’il serait fastidieux et inutile d’énumérer ici. Mais autrefois il en allait différemment, comme les archéologues spécialistes du verre antique ou « hyalologues » nous le démontre.  Si aujourd’hui on assimile parfois ces objets à de la verroterie sans grande valeur, on ne peut pas penser la même chose des artéfacts en verre exhumés lors des fouilles archéologiques des sites pré et proto-historiques. La vitrification sous forme de glaçures sur les céramiques sont observées dès le Vème millénaire en Mésopotamie. Cette technique se développe par la suite en Egypte et au Proche-Orient dans des ateliers primaires producteurs de pâte de verre brut, car ce n’est que là que l’on trouve des sables vitrifiables avec du natron sans adjonction de chaux. De là, dès le Bronze moyen, des ateliers secondaires manufacturent en Europe le verre brut pour le façonner. Les premiers objets en verre apparaissent chez nous de manière importante au Bronze final, vers 1000 av. J-C., sous la forme de perles bleues, qui viennent concurrencer dans les parures des élites la transparence de l’ambre et l’éclat des métaux.  Ces perles proviennent pour une partie d’entre elles d’un atelier secondaire établi à Frattesina en Vénétie, comme le démontre l’analyse faite sur les perles en verre du site d’Hauterive-Champréveyres.
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Bracelets en verre de l’atelier Silicybine en vente au Laténium

Au début de la période de La Tène, au 5ème siècle avant J.-C., d’élégants bracelets en verre apparaissent, que seuls les Celtes produisent et qui commencent d’abord à faire le bonheur des nobles dames de l’époque, comme la princesse de Reinheim. Dans sa thèse de doctorat, soutenue en novembre 2017 et intitulée « L’artisanat du verre dans le monde celtique au second âge du Fer : approches archéométriques, technologiques et sociales », l’archéologue Joëlle Rolland en a fait une étude très complète, puisque, non contente d’avoir fait la recension de 8789 bracelets répartis dans toute l’Europe, qui permet d’en faire de véritables marqueurs chrono-typologiques et sociologiques, elle s’est attachée, dès 2009, à en retrouver le mode de fabrication, grâce à l’aide de l’atelier verrier Silicybine. Un produit qui pouvait sembler de prime abord techniquement simple à réaliser s’est révélé de fait bien plus laborieux à reproduire. Car si les artisans verriers d’aujourd’hui maîtrisent les techniques du verre soufflé, les Celtes ont fabriqués leurs bracelets d’une toute autre manière, soit par filage et étirement de la pâte de verre, comme cela se fait encore de nos jours au Népal ou au Niger. Pour reproduire ces objets un protocole d’archéologie expérimentale fut mis en place et après un apprentissage de plusieurs années, le verrier Joël Clesse de l’atelier Silicybine est actuellement en mesure de fabriquer des reproductions très fidèles, tant par la forme et le décor, d’environ 80% des bracelets en verre celtiques produits entre 475 et 80 av.J-C. La synthèse de ces expérimentations et de ces recherches, dont on peut se faire une idée dans un reportage produit par Libération, devrait se manifester lors de l’exposition temporaire “Bling-Bling” prévue dès le 5 avril 2019 au Musée et Parc d’Alésia.
Note : on connait en archéologie une grande variété de spécialistes comme anthropologue, archéozoologue, céramologue, lithicien, palynologue, carpologue, dendrochronologue, anthracologue, etc… Mais étrangement, il n’existe aucun nom savant pour les spécialistes du verre, d’où ma proposition lors de l’exposition « Archéo A16 » du terme « hyalologue », du grec hualos (verre), qui a donné en français les adjectifs « hyalin », qui a la transparence du verre et « hyaloïde », qui ressemble à du verre.

Une tuile porte-bonheur

Le doute n’est plus permis. Le sanctuaire d’Artémis Amarysia sur l’île d’Eubée se trouve bien à Amarynthos, là où Denis Knoepfler, professeur honoraire à l’Université de Neuchâtel et au Collège de France, l’avait supposé il y a de cela près de cinquante ans, c’est-à-dire dès le moment où sa passion pour les vieilles pierres et l’épigraphie l’on conduit en 1969 sur le parvis d’une petite église byzantine de cette localité. Il a remarqué immédiatement que cette chapelle était constituée en partie de fragments d’un monument antique qui devait se situer dans les environs. Compte tenu du nom de cette localité proche de la ville d’Érétrie, seul ce monument, qui n’avait pas encore été localisé, s’imposait à la sagacité de l’archéologue. Pourtant, à première vue, un problème de taille était encore à résoudre. Selon une description du géographe Strabon, le temple d’Artémis Amarysia devait se trouver à seulement sept stades de la cité antique.
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La tuile et son estampille

C’est là où la connaissance de la langue grecque s’est imposée, car comme ce blog le relatait il y a déjà dix ans, Denis Knoepfler a soupçonné que le copiste qui a retranscrit au Moyen-Age le texte de Strabon a commis une erreur. En effet,  en grec ancien, les chiffres sont indiqués par des lettres. Or la lettre zêta, qui marque le chiffre 7 et la lettre xi qui correspond à 60, sont souvent difficiles à distinguer l’une de l’autre. C’est à partir de cette géniale intuition que l’Ecole Suisse d’Archéologie en Grèce (ESAG) s’est lancée dès 2006 à la recherche du temple perdu. En 2015, les sondages entrepris sur place ont conduit à la mise au jour d’un portique d’époque hellénistique, permettant d’orienter les recherches dans la bonne direction. La campagne de fouilles de cette année, durant les mois d’août et de septembre, s’est enfin soldée par la découverte d’éléments confirmant de manière indubitable que le lieu exploré depuis dix ans était bien celui du sanctuaire recherché. Pour cela il a suffi d’une tuile, pas de celle qui porte la poisse, mais bien d’une belle tuile en terre cuite portant l’estampille Artemidos, l’indication certaine d’une attribution à Artémis.

L’archéologie en blog et en péplum

Il y a exactement dix ans aujourd’hui, je commençais ce blog. Le but de ce blog était de présenter ma vision de l’archéologie et de me faire l’écho des découvertes et des interrogations que l’archéologie peut susciter dans le grand public. Dans ma première note je me réjouissais de la fermeture du Mystery Park à Interlaken en m’étonnant des moyens publics et privés importants mis en œuvre pour sa création, malgré sa thématique plus que critiquable. Depuis, ce parc d’attractions a trouvé les moyens financiers de rouvrir ses portes une partie de l’année sous une nouvelle appellation « Jungfrau Park » cherchant à attirer par des dispositifs ludiques les enfants jusqu’à l’âge de 10 ans. Mais les animations d’origine, relevant de la para-archéologie basée sur les écrits d’Erich von Däniken et regroupées dans l’espace « Mystery World », demeurent accessibles pour les enfants et leurs parents, et tant pis si le contenu reste le même et toujours aussi peu scientifique. Cependant, j’ai pu mesurer, grâce aux statistiques de consultation de mon blog et aux mots clés utilisés pour aboutir sur mes notes, qu’un intérêt pour les civilisations disparues est bien présent, même si ce ne sont pas toujours les informations les plus pertinentes qui semblent être recherchées. Selon les données de l’Office fédéral de la statistique (OFS), de tous les domaines de la culture, les contenus et les services audiovisuels sont très nettement les plus prisés et c’est le plus souvent sous forme de documentaires, de films et de téléfilms, vus à la télévision, au cinéma ou en DVDs que le public peut se faire une image du passé.
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Scène de tournage du Cléopâtre de Mankiewicz

Ayant assisté jeudi dernier à une conférence de Claude Aubert, ancien professeur de latin, réalisateur et éditeur de la revue “12e heure” consacrée au péplum, j’ai pu constater, en raison de la forte affluence du public, la vaste portée de ce thème et l’intérêt qu’il peut susciter. Ce que nous autres archéologues et historiens essayons de transmettre plus ou moins bien à l’aide nos écrits, le cinéaste essaye lui aussi, plus ou moins bien à travers ses images, de décrire le passé. Sa tâche se révèle bien souvent difficile, car voyager dans le temps a un prix. Comme l’a écrit Michel Eloy, spécialiste des films péplum et de l’antiquité, en parlant des décors du Forum romain dans Cléopâtre « il doit tenir compte des nécessités de la production qu’il s’apprête à mettre en scène, du budget et des moyens matériels dont il dispose, de l’environnement du plateau (buildings, antennes TV, etc) et aussi – sans doute – de ce que s’attend à voir le public (arcs de triomphe, colonnes votives, temples de marbre), dans l’imaginaire duquel s’est imposée l’image des maquettes célèbres de P. Bigot (1911) et d’I. Gismondi (1937) : la Rome du IVe siècle de notre ère ». En ouverture de l’introduction à son ouvrage « L’Antiquité au cinéma. Vérités, légendes et manipulations » (2009), Hervé Dumont, historien du cinéma et ancien directeur de la cinémathèque suisse à Lausanne, citait Stanley Kubrick qui affirmait qu’« une des choses que le cinéma sait le mieux faire que tout autre art, c’est de mettre en scène des sujets historiques », c’est-à-dire représenter le passé. Pour notre plus grand plaisir de découverte, il a mis en ligne gratuitement une « Encyclopédie du film historique » qui répertorie plus de 15 000 films et téléfilms, avec illustrations et commentaires. Dans ce flot d’images, quelque 2200 films concernent l’Antiquité et peuvent être qualifiés de « péplum ». Le site Internet d’Herve Dumont représente le fruit de 40 ans de recherches. Ce blog, juste 10 ans de réflexions. Merci de me lire et de parcourir tous les liens que je vous donne au fil de mes notes.

La grande histoire d’Aventicum en 3D

Les Site et Musée romains d’Avenches auront été à l’honneur en ce mois de juillet qui se termine. D’une part ils ont été choisi comme « site du mois » par ArchaeConcept. D’autre part, dans le sillage des manifestations organisées l’année dernière lors du bimillénaire de la cité, un spectacle de sons et lumières désigné sous l’appellation « La Grande Histoire d’Aventicum » a été créé tout spécialement pour mettre en valeur la Capitale des Helvètes. L’idée du projet a germé dans l’esprit de Martial Meystre, directeur d’Avenches Tourisme, séduit par le documentaire de Philippe Nicolet « Aventicum D-Couverte. La capitale des Helvètes dévoile ses joyaux après 2000 ans », film en 3D sur la vie quotidienne dans la cité romaine. Le professionnel du tourisme a proposé au cinéaste de monter un spectacle biannuel sur cette base, en lui donnant carte blanche pour établir le scénario et en faire la réalisation. Le budget devisé à 950 000 francs ne peut que laisser songeur les archéologues qui chaque année peinent à obtenir ceux de leurs interventions. Au final, le premier volet de cette grande histoire, intitulé « L’esclave et le Hibou », se présente sous la forme d’un film d’une durée de 70 minutes projeté en plein air sur trois écrans géants, dont le principal en image 3D haute définition, nécessite comme il se doit actuellement au cinéma le port de lunettes spéciales.
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Le dispositif multi-écrans en place devant les gradins

L’action principale du film « L’Esclave et le Hibou » se situe en l’an 179 de notre ère, à la fin du règne de l’empereur-philosophe Marc-Aurèle et s’inspire d’un récit, l’Âne d’Or, composé par un de ses contemporains, Lucius Apuleius dit Apulée, dans la seconde moitié du IIe siècle. L’intrigue met en scène divers protagonistes, dont l’esclave Fotis, la magicienne Anna, le noble Quintus, le menuisier Lucius et le prêtre Caïus. Le teaser du film est suffisamment explicite pour prendre connaissance ou se rappeler des moments clés de l’histoire qui, in fine, offre une hypothèse à la découverte du buste en or massif de l’empereur Marc-Aurèle, le 19 avril 1939 dans une canalisation située sous le Sanctuaire du Cigognier, trésor archéologique le plus célèbre et emblématique d’Aventicum. L’ensemble du spectacle permet de découvrir en 3D, au fil du récit, quelques éléments majeurs des collections du musée romain, dont un mystérieux objet de bronze appelé dodécaèdre, et, dans la mise en scène en plein air, de porter un éclairage sur certains monuments antiques moins connus que les arènes ou la colonne du Cigognier, comme la porte de l’Est, la Tour de la Tornallaz – seule survivante des 73 tours qui renforçaient l’enceinte de la ville – ainsi que les thermes du Forum. De plus, sont intégrés dans le film, quelques vues aériennes de la ville antique reconstituée en images de synthèse par Neng Xu, et dans la bande son quelques belles pensées de Marc-Aurèle qui nous invitent à le relire.  Si tout va bien, rendez-vous nous est donné dans deux ans pour un nouvel épisode de « La Grande histoire d’Aventicum ».

Hors-jeu olympique à Lausanne

Sur le chantier des nouveaux bâtiments administratifs du Comité international olympique (CIO), les archéologues ont mis au jour les vestiges du port romain de Lousonna, dont l’emplacement exact était jusqu’alors inconnu, mais dont on ne pouvait que pressentir l’existence vue l’importance de la navigation pour le transport des marchandises à l’époque romaine. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs que sur la Table de Peutinger, unique copie d’une carte romaine du IVe siècle, le lac Léman est nommé Lacus lausannensis. Vu l’emplacement choisi pour le futur siège du CIO sur les berges du lac, non loin à l’ouest des ruines connues de Lousonna et à deux pas du Musée romain de Vidy, on peut s’étonner que des investigations plus précoces n’aient pas été entreprises sur les 24’000 m2 de la surface prévue pour l’édification de ce bâtiment pour permettre aux archéologues de prendre le temps de dégager ces vestiges important pour l’histoire de la localité. De la céramique, plusieurs monnaies et des pilotis en bois et des enrochements de quai figurent parmi les objets découverts sur le site situé sur les berges de Vidy à Lausanne. Lieu de rupture de charge, le vicus gallo-romain de Lousonna profitait alors d’une situation stratégique privilégiée, à la fois portuaire et routière, propice au transfert de marchandises entre les bassins fluviaux du Rhône et du Rhin.
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Le nouveau siège du CIO prévu à Lausanne (Image : 3XM)

C’est la raison pour laquelle Denis de Techtermann, le président de la section vaudoise de l’association Patrimoine suisse, a exprimé des regrets concernant ce dossier. En effet on peut s’étonner que des dispositions n’aient pas été prévue par les maîtres d’œuvres pour préserver et mettre en valeur, autant que faire se peut, les traces du passé de Lausanne, dont l’existence et le nom dérive directement de ces installations portuaires. Alors qu’à Rome ou à Athènes, deux villes qui ont accueillis les Jeux Olympiques, et dont les infrastructures nécessaires comme le métro, ont permis la découverte de précieux témoins de l’Antiquité on a su intégré les éléments du passé dans les constructions, quitte à prendre du retard dans le planning des chantiers, il semble qu’à Lausanne aucune directive particulière n’aient été prise dans ce sens. Au contraire, sous prétexte de préservation des intérêts privés, ceux du CIO, il est hors de question pour les autorités de faire prendre à la construction, devisée à 160 millions de francs, le moindre retard, ni même de demander aux architectes danois du bureau 3XN de revoir leur projet pour y intégrer d’une manière ou d’une autre les éléments significatifs de ce patrimoine, comme a su si bien le faire, l’architecte Bernard Tschumi, lors de la construction du nouveau Musée de l’Acropole à Athènes. Selon Jan Ammundsen, l’un des architectes partenaires de 3XM, le nouveau siège du CIO a été conçu selon les trois éléments clés :  mouvement, flexibilité et durabilité. Manifestement, en restant sourd et immobile envers les critiques de Patrimoine suisse, en ne voulant pas modifier les bases du projet et en ne contribuant pas d’une manière ou d’une autre à la sauvegarde d’un patrimoine millénaire, le projet du CIO manque à l’évidence de ces trois éléments et doit être dénoncé hors-jeu.