Category Archives: Préhistoire

A la découverte de la hyalologie

Le verre est de nos jours un matériau omniprésent. Il se présente sous différentes formes qu’il serait fastidieux et inutile d’énumérer ici. Mais autrefois il en allait différemment, comme les archéologues spécialistes du verre antique ou « hyalologues » nous le démontre.  Si aujourd’hui on assimile parfois ces objets à de la verroterie sans grande valeur, on ne peut pas penser la même chose des artéfacts en verre exhumés lors des fouilles archéologiques des sites pré et proto-historiques. La vitrification sous forme de glaçures sur les céramiques sont observées dès le Vème millénaire en Mésopotamie. Cette technique se développe par la suite en Egypte et au Proche-Orient dans des ateliers primaires producteurs de pâte de verre brut, car ce n’est que là que l’on trouve des sables vitrifiables avec du natron sans adjonction de chaux. De là, dès le Bronze moyen, des ateliers secondaires manufacturent en Europe le verre brut pour le façonner. Les premiers objets en verre apparaissent chez nous de manière importante au Bronze final, vers 1000 av. J-C., sous la forme de perles bleues, qui viennent concurrencer dans les parures des élites la transparence de l’ambre et l’éclat des métaux.  Ces perles proviennent pour une partie d’entre elles d’un atelier secondaire établi à Frattesina en Vénétie, comme le démontre l’analyse faite sur les perles en verre du site d’Hauterive-Champréveyres.
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Bracelets en verre de l’atelier Silicybine en vente au Laténium

Au début de la période de La Tène, au 5ème siècle avant J.-C., d’élégants bracelets en verre apparaissent, que seuls les Celtes produisent et qui commencent d’abord à faire le bonheur des nobles dames de l’époque, comme la princesse de Reinheim. Dans sa thèse de doctorat, soutenue en novembre 2017 et intitulée « L’artisanat du verre dans le monde celtique au second âge du Fer : approches archéométriques, technologiques et sociales », l’archéologue Joëlle Rolland en a fait une étude très complète, puisque, non contente d’avoir fait la recension de 8789 bracelets répartis dans toute l’Europe, qui permet d’en faire de véritables marqueurs chrono-typologiques et sociologiques, elle s’est attachée, dès 2009, à en retrouver le mode de fabrication, grâce à l’aide de l’atelier verrier Silicybine. Un produit qui pouvait sembler de prime abord techniquement simple à réaliser s’est révélé de fait bien plus laborieux à reproduire. Car si les artisans verriers d’aujourd’hui maîtrisent les techniques du verre soufflé, les Celtes ont fabriqués leurs bracelets d’une toute autre manière, soit par filage et étirement de la pâte de verre, comme cela se fait encore de nos jours au Népal ou au Niger. Pour reproduire ces objets un protocole d’archéologie expérimentale fut mis en place et après un apprentissage de plusieurs années, le verrier Joël Clesse de l’atelier Silicybine est actuellement en mesure de fabriquer des reproductions très fidèles, tant par la forme et le décor, d’environ 80% des bracelets en verre celtiques produits entre 475 et 80 av.J-C. La synthèse de ces expérimentations et de ces recherches, dont on peut se faire une idée dans un reportage produit par Libération, devrait se manifester lors de l’exposition temporaire “Bling-Bling” prévue dès le 5 avril 2019 au Musée et Parc d’Alésia.
Note : on connait en archéologie une grande variété de spécialistes comme anthropologue, archéozoologue, céramologue, lithicien, palynologue, carpologue, dendrochronologue, anthracologue, etc… Mais étrangement, il n’existe aucun nom savant pour les spécialistes du verre, d’où ma proposition lors de l’exposition « Archéo A16 » du terme « hyalologue », du grec hualos (verre), qui a donné en français les adjectifs « hyalin », qui a la transparence du verre et « hyaloïde », qui ressemble à du verre.

Immersion lacustre avec « emersion »

Après l’annonce et la remise des certificats d’inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en 2011, puis la présentation d’un guide des Palafittes suisses en 2017, le Parc et Musée cantonal d’archéologie de Neuchâtel, connu sous le nom du Laténium, à Hauterive NE, s’illustre à nouveau dans le cadre d’un événement directement en relation avec la mise en valeur des « Sites palafittiques préhistoriques autour des Alpes ». Inaugurée mardi dernier, une fresque photovoltaïque de 18m de long, permet d’avoir un bon aperçu de l’état de conservation de l’un des cinq sites palafittiques neuchâtelois inscrit au Patrimoine mondial. A la façon d’un plongeur, mais sans difficulté, on peut visualiser un panorama embrassant environ 180 m2 de la station lacustre de « Bevaix / l’Abbaye 2 » qui dans son ensemble couvre une surface d’un peu plus d’un hectare. Le site se situe à 50m du rivage par deux mètres de fond. Les centaines d’objets qui y ont été récoltés témoignent d’un point de vue typologique de toutes les phases du Bronze final. De fait, les datations dendrochronologiques des 11 pieux datés, s’étalent entre 1057 et 880 avant J.-C. Pourvu de cette installation le Laténium mérite d’autant mieux son rôle de Centre d’interprétation des palafittes du pourtour alpin et la Médaille de la médiation archéologique que lui a décerné, il y a quelques semaines, l’Union internationale des sciences préhistoriques et protohistoriques (UISPP).
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Comme un air d’aquarium

L’idée de cette fresque trouve son origine dans l’esprit de l’ingénieur et aérostier Fabien Droz. Par ses contacts établis avec Laure-Emmanuelle Perret, responsable des technologies au sein de la division photovoltaïque du CSEM, et avec Fabien Langenegger, archéologue à l’Office du patrimoine et de l’archéologie (OPAN), est né un projet baptisé « emersion » conçu en partenariat entre l’association Compáz et le Laténium, pour réaliser une valorisation des palafittes de manière originale et novatrice. Le panorama subaquatique photographié par Fabien Langenegger dans les eaux froides mais moins turbides du mois d’avril, est constitué par l’assemblage d’une mosaïque d’une centaine de clichés pris avec un rail de traveling tous les 30 cm sur une vingtaine de mètres. Le visiteur peu ainsi découvrir à l’échelle 1:1 ce qu’il pourrait voir sous l’eau s’il avait le droit et les capacités de plonger à cet endroit, ce qui n’est pas accordé à tout le monde. Car pour des raisons évidentes de protection le site lui-même est interdit à la plongée. Cette interdiction n’a cependant pas empêché des personnes mal intentionnées de se rendre sur les lieux, et, sans se faire remarquer, de démonter et dérober les rails laissés sur place. Pour l’anecdote, c’est le premier vol sous l’eau enregistré par la police neuchâteloise. Les éléments de cette fresque sont installés contre les parois méridionales de l’ancien bassin piscicole dont le plan d’eau, situé à 432 m au-dessus de la mer, restitue l’altitude du lac de Neuchâtel avant les travaux de la Correction des eaux du Jura qui conduisirent à une baisse de 2m70 de son niveau vers 1880. Face à cette réalisation, on constate qu’elle n’est pas seulement esthétiquement très réussie, mais qu’elle est également très utile. Les 19 panneaux solaires qui la constitue fournissent l’électricité nécessaire pour alimenter en énergie l’ensemble des salles consacrées à la Préhistoire, soit l’équivalent d’un tiers des besoins en éclairage du musée. Cette œuvre d’art technologique devrait pouvoir se conserver dans cet état au moins une quinzaine d’année et contribuer à la durabilité de la construction du Laténium déjà distinguée par le label Minergie.

Tomb Raider à Prêles

Cette histoire commence pour moi à fin août par la lecture d’un petit article du Migros Magazine, intitulé « La fille d’Indiana Jones » célébrant la passion d’une jeune fille de 13 ans pour la détection dite de loisir. J’ai d’abord été surpris et presque choqué de voir en une du journal une publicité aussi évidente faite à une activité généralement réprouvée par les membres de ma profession. Mais ensuite je fus rassuré en poursuivant ma lecture de savoir que « les objets présentant un intérêt historique sont systématiquement confiés aux bons soins des services d’archéologie cantonaux ». De même, j’apprenais dans cet article qu’une découverte importante avait été faite par son beau-père, mais que c’était pour l’heure « encore un secret, qui ne sera dévoilé qu’à la sortie d’une publication scientifique consacrée à sa trouvaille ! ». Un secret pourtant bien visible comme je le constatais en visionnant la vidéo de présentation de la découverte sur la chaîne YouTube de la sympathique émule de Lara Croft.
Le 18 septembre, un communiqué de presse du canton de Berne annonçait qu’en octobre 2017, une main en bronze parée d’un bracelet en or avait été découverte par deux particuliers aux abords du village de Prêles, de même qu’une lame de poignard en bronze et une côte humaine, le tout daté entre 1500 et 1400 av. J.-C. Tous ces objets furent remis dès le lendemain au service archéologique du canton de Berne, mais pour des raisons qui le regardent, ce service ne procéda à des fouilles complémentaires qu’en juin 2018, amenant à la découverte sur les lieux d’un doigt manquant à la main, d’une épingle, d’une spirale en bronze et de plaques d’or détachées du bracelet enserrant le poignet de la main, le tout associé à la tombe d’un homme adulte. Cependant les archéologues constatèrent également qu’entretemps des fouilles clandestines avaient été opérées, laissant supposer que d’autres objets se trouvaient dans cette tombe, d’où l’ouverture d’une procédure pénale par la justice du canton de Berne.
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La main de Prêle exposée au NMB

La découverte d’un objet archéologique faite en dehors d’une zone archéologique ne peut être que fortuite et assez rare puisque rien n’indique au préalable sa présence. Du reste, la grande majorité des objets mis au jour par les détectoristes relèvent de ce qu’eux-mêmes qualifient de « merdouilles », soit des objets n’ayant aucun intérêt sinon celui de polluer le sol.  En enlevant tous les déchets métalliques des terrains qu’ils prospectent les détectoristes font ainsi œuvre de dépollueurs et évitent un danger potentiel pour l’environnement et les animaux. Quant aux rares antiquités ainsi découvertes, elles doivent être annoncées auprès de l’autorité compétente, comme le signale la plupart des législations cantonales qui se réfèrent à l’article 724 du Code civil suisse. C’est ce que les découvreurs de la main de Prêles ont bien fait.  De ce fait, pratiquer la détection de loisir en dehors des zones archéologiques dûment répertoriées et protégées ne peut pas être considéré, de prime abord, comme une activité illégale, puisqu’après le refus de la motion Rossini au Conseil National, il n’existe pas de disposition fédérale à l’encontre de l’usage des détecteurs à métaux. Il revient donc aux cantons de prendre les mesures appropriées pour réglementer l’usage de ces appareils. Il se trouve que le canton de Berne est de ceux qui veulent encadrer leur usage selon les principes directeurs définis par la Conférence suisse des archéologues cantonaux (CSAC). Comment pourrait-on idéalement encadrer les activités des détectoristes ? Peut-être qu’une autre activité réglementée par l’état comme la chasse ou la pêche pourrait servir d’inspiration. Pour pouvoir prospecter, les détectoristes devraient être en possession d’un permis annuel payant de détection et se conformer aux directives du service archéologique cantonal. Chaque zone que le prospecteur aimerait sonder devrait être annoncée au préalable au propriétaire du bien fond ainsi qu’à l’autorité de surveillance, indépendamment de sa qualité de zone archéologique. Cela permettrait, en cas de découvertes ultérieures, de savoir quels sont les individus ayant prospecté dans la zone. Les gardes-faunes, gardes forestiers, policiers et gendarmes en présence d’un détectoriste pourraient ainsi procéder à des contrôles sur le terrain et vérifier que chaque personne en possession d’une autorisation s’acquitte bien de ce devoir de renseignement en remplissant scrupuleusement un carnet de découvertes. Les données de ce carnet pourraient du reste être exploitées pour compléter les cartes archéologiques. Pour s’assurer d’une bonne compréhension des enjeux patrimoniaux d’une telle procédure, les détectoristes seraient également appelés à suivre au préalable un cours de sensibilisation organisé par les services cantonaux ou des associations en charge du patrimoine. On devrait même envisager une participation obligatoire, au moins une fois par année, à une campagne de prospections organisée par le service cantonal ou par une organisation comme le Groupe de travail prospection suisse (GTP). Cela permettrait d’associer les détectoristes à la connaissance du patrimoine aux recherches archéologiques en cours et créerait une saine relation et émulation entre amateurs et professionnels. En attendant la suite de cette affaire et l’étude de la découverte, la « main de Prêles » est actuellement exposée au Nouveau Musée de Bienne (NMB) jusqu’au 17 octobre.

Hötzywood à Bolzano

Vingt-sept ans après sa découverte, effectuée le 19 septembre 1991, Ötzi, «l’homme des glaces » continue à fasciner le monde. La ville de Bolzano l’a très bien compris. Pour célébrer les vingt ans de l’arrivée de la momie dans le Musée archéologique de la Haute-Adige ou du Tyrol du Sud, selon le point de vue linguistique où l’on se place, la localité a organisé une série de manifestations étalées sur une semaine sous la désignation : « Hötzywood ». Parmi les événements programmés pour cette commémoration il y avait la projection d’un film : « Der Mann aus dem Eis». Cette fiction germano-italo-autrichienne, réalisée par Felix Randau, fut présentée pour la première fois le 8 août 2017 dans le cadre du Festival international du film de Locarno. L’histoire du film se déroule bien sûr à la fin de la période néolithique et met en scène le possible contexte de la mort d’Ötzi.  Il y a de cela 5300 , selon ce scénario, il s’appelait Kelab, et vivait tranquillement dans son village avant que les siens soit agressés et tués par trois hommes, alors qu’il est lui-même à la chasse. Après avoir enseveli ses proches dans une grotte, il se lance à la poursuite des meurtriers et parvient à venger sa famille. Mais c’était sans compter avec la rencontre d’autres ennemis dont l’un parvient à décocher une flèche dans son dos. A l’agonie, Kelab descend une pente et se retrouve dans la position tordue où il sera retrouvé des milliers d’années plus tard.
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Hötzywood au musée archéologique de la Haute-Adige

Ce film, dont les paroles s’expriment dans une langue « rhétique » imaginaire, est bien sûr une pure fiction. Mais il n’est pas sans emprunter des éléments au grand nombre de films documentaires, qui pour décrire la vie et les derniers instants d’Ötzi, font également usage de reconstitutions filmées le mettant en scène. Comme par exemple celui dans la série « Digging for the Truth » ou  également « Ice Man: Hunt for a Killer ». Le dernier documentaire en date, à ma connaissance, sorti en 2011 est « Iceman Murder Mystery » qui montre comment les scientifiques appelés au chevet d’Ötzi 20 ans après sa découverte, essayent d’extirper de sa momie tous les indices sur son mode de vie et sur les circonstances mystérieuses de sa mort. Qui était-il ? un berger, un chasseur, un guerrier ou un chamane ? Que faisait-il, là haut sur la montagne, armé d’un arc inachevé et de flèches inutiles ? S’il fuyait pour sauver sa vie, pourquoi avait-il mangé un gros repas moins d’une heure avant d’être tué ? Outre les indices de ce “cold case” comme l’appelle les milieux judiciaires, les restes glacés d’Ötzi révèlent des détails intrigants sur sa vie et son époque à l’âge du cuivre et permettront encore longtemps d’échafauder de nombreux scénarios, dignes d’Hollywood.

Neanderthal ou Neandertal ?

A l’occasion de l’écriture de ce blog depuis une bonne dizaine d’années, ou en assistant à des conférences comme celle que vient de donner à Neuchâtel Isabelle Crevecoeur, j’ai souvent été confronté à des découvertes ou des informations en lien avec l’homme de Neandertal. Et j’avoue que je me posais la question de savoir de quelle façon je devais l’écrire en français : Néandertal, Néanderthal, Neandertal ou Neanderthal. En recherchant dans mes notes de blog, je constate que j’ai le plus souvent utilisé la graphie « Néandertal » avec l’accent sur le « e » pour rester en accord avec l’autre terme souvent utilisé pour parler de ces hommes, celui de « Néandertaliens ». Parfois aussi, il m’est arrivé d’écrire « Néanderthal », avec un « h » pour me conformer à la nomenclature latine « Homo neanderthalensis » ou pour parler de l’un ou l’autre « Neanderthal Museum». La préhistorienne Marylène Patou-Mathis, vient de publier un livre « Neandertal de A à Z », dans lequel, sous forme d’entrées de dictionnaire, elle fait le point sur les dernières découvertes scientifiques en relation avec cet hominidé. Parmi ces articles : « Neanderthal ou Neandertal ?». En le lisant, je découvre que « s’il est acquis que Neandertal ne prend pas d’accent la question du h fait débat ». En effet, lors de la découverte de ses ossements en 1856, l’hominidé découvert reçu l’appellation du lieu de sa découverte, à savoir : « Neanderthal ». Mais en 1903, l’Allemagne décide d’une réforme de l’orthographe qui simplifie le mot signifiant vallée « thal » en « tal », d’où « Neandertal » et pas « Neanderthal ». Résumé ainsi, tout semble clair et limpide, Neandertal s’écrit sans accent et sans h.
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Affiche de l’exposition au Musée de l’Homme

Mais comme toujours, le diable se cache dans les détails. Actuellement se tient au Musée de l’Homme à Paris : « Néandertal l’Expo ». Stupeur et étonnement, je découvre que Marylène Patou-Mathis est l’une des deux commissaires de cette exposition qui met l’accent sur le « e » bien en évidence. De quoi relancer mon hésitation. Qui dois-je suivre ? L’auteur de l’ouvrage de référence ou la commissaire d’exposition ? Avant de devenir schizophrène, un rapide survol dans différentes publications récentes m’incitent à penser que s’il est acquis que Neandertal ne prend plus de h, la question de l’accent est loin d’être réglée. Dans le bel ouvrage « Une belle histoire de l’Homme » publié sous la direction d’Évelyne Heyer avec préface d’Yves Coppens, c’est bien « Néandertal » qui se lit. En revanche dans le bestseller « Sapiens » de Yuval Noah Harari, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, c’est « Neandertal » de même que dans le splendide ouvrage de Jean-Marc Perino : « Préhistoire de Toumaï et Lucy à Otzi et Homère ». Pour ce qui est du classique « Dictionnaire de la Préhistoire » d’André Leroi-Gourhan, on retrouve l’accent de même que dans le site Internet de référence « Hominidés ». Alors ! Accent ou pas accent ? Doit-on y voir une nouvelle querelle des anciens et des modernes ? Ou simplement un distinguo de spécialiste comme celui qui nous fait écrire « mettre au jour » un artéfact et pas « mettre à jour ».

De l’abri de Cro-Magnon au Laténium

L’Homme de Cro-Magnon, ce n’est pas du bidon, comme le chantaient les Quatre-Barbus. Les participants au dernier voyage de l’association des amis du Laténium et de l’archéologie neuchâteloise, ArchéoNE, ont pu s’en rendre compte. Depuis leur hôtel, Le Cro-Magnon, adossé à la falaise de l’abri-sous-roche du même nom, ils disposaient d’une vue plongeante sur le gisement où en mars 1868 fut exhumé le squelette de l’Homme de Cro-Magnon dit du «vieillard», qui avec les vestiges moins complets de quatre autres individus, constitue l’archétype d’une espèce, la nôtre, Homo sapiens.  Alors qu’il y a quelques années, on pouvait accéder gratuitement au pied de la cavité de l’abri, depuis 2014 il faut pour s’y rendre payer l’entrée d’un petit musée qui se veut avant tout pédagogique et didactique. Car sur place, aucun vestige important n’est conservé, sinon sous forme de reproductions. Les ossements ont été depuis longtemps expédiés au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, avant d’aboutir au Musée de l’Homme de la même ville. Quant aux objets en silex et en matière osseuse, issus de différentes fouilles, on les retrouve dispersés dans de nombreuses collections.
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Mise en scène actuelle de l’abri de Cro-Magnon

La présence dans l’outillage de fléchettes de Bayac et de pointes de la Gravette dans ces collections a permis d’attribuer cette sépulture au Gravettien ancien, bien que l’on retrouve également dans le gisement de Cro-Magnon des éléments attribuables à l’Aurignacien. La présence de nombreux coquillages de littorine utilisés en parure des vêtements des défunts a permis leur datation directe à environ 32’000 ans avant notre présent, ce qui en fait parmi les plus anciennes tombes connues de l’homme moderne en Europe occidentale. Dans l’ensemble des collections issues des fouilles du gisement, figurait celle de la famille Berthoumeyrou propriétaire du terrain.  Les objets de cette collection furent acquis après 1897 par le paléontologue Émile Rivière. Après la mort de celui-ci en 1922, sa collection fut mise aux enchères en 1924 et acquise à bas prix par un jeune Suisse, Henry Gass, étudiant de l’École dentaire de Paris. Comme nous le rapporte Eugène Pittard, ce jeune homme mourut prématurément en 1927, et sans avoir été exposée cette partie de la collection Rivière demeura dans le grenier de la maison familiale à La Chaux-de-Fonds. Au décès de la mère, à la fin des années 1950, la collection fut acquise par un chirurgien de Neuchâtel, amateur de Préhistoire, le même qui en 1964 exhuma dans la grotte de Cotencher un fragment de la mâchoire supérieure d’une femme de Neandertal. Enfin, en 1999, l’épouse du médecin proposa l’ensemble des collections de son mari décédé à la vente au Musée cantonal d’archéologie de Neuchâtel, peu avant son déménagement au Laténium. Au sein des objets de cette collection venant du site de Cro-Magnon se trouve une gravure sur une diaphyse d’os. Les traits gravés représentent un bison qui marche. Ce témoignage de l’art Gravettien peut aujourd’hui être admiré dans le dépôt visitable du musée, comme un clin d’œil adressé aux membres d’ArchéoNE partis au mois de septembre à la découverte des grottes ornées du Périgord.

Solstice à Stonehenge

La semaine dernière je me trouvais à Stonehenge pour assister à un moment particulier du calendrier solaire, à savoir le solstice d’été, qui correspond au plus long jour de l’année dans l’hémisphère nord. Je n’étais bien sûr pas le seul en ce lieu, puisque pas moins de 13’000 personnes avaient également fait le déplacement. Assister à un tel événement m’a permis de constater à quel point certains sites archéologiques peuvent susciter de l’intérêt, en dehors de la communauté archéologique. En premier les adeptes de différents courants spirituels, comme les tenants de la Wicca, du druidisme et autres paganismes. Mais les représentants de ces différentes communautés n’étaient de loin pas les plus nombreux dans le site, car c’est plutôt en famille ou entre amis, que jeunes et plus vieux sont venus se rassembler pour assister au coucher puis au lever du soleil, en passant la nuit à la belle étoile. Comme les tentes, sacs de couchage et autre matériel de camping sont bannis sur place, c’est enveloppé dans une couverture à même le sol sur le vert gazon autour du monument que mon épouse et moi-même avons passé cette courte nuit. Heureusement il faisait beau et chaud, même en Angleterre. Couché vers 21h30, le soleil était de retour vers 5h, précédé d’abord par la planète Vénus puis par un dernier croissant de Lune qui ajoutaient deux magnifiques touches de lumière astrale dès que parut la fille du matin, l’aube aux doigts roses.
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Lever du soleil sur Stonehenge, le 21 juin 2017

Le lendemain, en visitant le Salisbury & South Wiltshire Museum, je suis allé à la rencontre d’un autre voyageur, qui il y a environ 4’400 ans, a quitté les Alpes pour se rendre jusqu’à Stonehenge. Les raisons de son déplacement ne sont pas établies avec certitude, mais la richesse des objets qui l’accompagnaient laisse supposer, avec une bonne part de vraisemblance, qu’il était porteur d’un savoir lié aux débuts de la métallurgie européenne, car en plus des plus anciens objets en cuivre (3 lames de poignard) et en or (2 ornements pour les cheveux) trouvés en Grande-Bretagne, sa tombe contenait une pierre de touche pour le travail des métaux. Les cinq gobelets, les 16 pointes de flèches ainsi que les 2 brassards d’archer ensevelis avec ce personnage, surnommé l’Archer d’Amesbury ou parfois aussi Roi de Stonehenge, permettent sans nul doute de le ranger parmi les porteurs de la culture campaniforme. Située à environ 5 kilomètres de Stonehenge, cette découverte faite en 2002, ainsi que d’autres sépultures du même type réalisées dans les environs, semblent témoigner de l’influence culturelle du Campaniforme précédent la dernière phase de la construction de Stonehenge. A cette époque, lorsqu’on se plaçait à l’intérieur du cercle de mégalithes de Stonehenge le jour du solstice d’été, on devait voir se lever le Soleil en direction du nord-est juste au-dessus d’une pierre dressée, the Heel Stone (ou Pierre talon), à l’extérieur du cercle mégalithique. Ce n’est plus tout à fait le cas de nos jours en raison du déplacement de l’axe de la Terre, responsable de la précession des équinoxes, qui modifie avec le temps l’obliquité de l’écliptique par rapport au plan de l’équateur terrestre selon un cycle de 41’000 ans environ, qui fait apparaître le soleil légèrement plus à gauche de la Pierre talon.  Mais selon de récentes hypothèses, de nombreux archéologues sont d’avis de croire que les mégalithes de Stonehenge étaient disposés pour célébrer le coucher du soleil au solstice d’hiver et non son lever au solstice d’été. Avouons cependant que pour les profanes observateurs du soleil, il est plus agréable d’assister au second phénomène qu’au premier.

Les Palafittes suisses ont un nouveau guide

En fin d’après-midi du jeudi 11 mai, le Laténium a été le cadre d’une cérémonie officielle, celle de la présentation d’un nouveau Guide d’art et d’histoire de la Suisse, édité par la Société d’histoire de l’art en Suisse (SHAS) et le Swiss Coordination Group UNESCO Palafittes, intitulé : Les Palafittes suisses. Depuis qu’en 2011 les « Sites palafittiques préhistoriques autour des Alpes » ont été inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, il manquait une information claire et facilement accessible pour le grand public sur ces sites classés. C’est maintenant chose faite avec cette publication en quatre langues, français, allemand, italien et anglais. Comme le décrit son quatrième de couverture, « ce guide donne un aperçu de la découverte et des recherche entreprises sur les palafittes, de la fin du XIXe siècle à aujourd’hui. Les sites suisses et leurs vestiges y sont présentés par le biais de vingt itinéraires de promenades et musées, à travers trois régions du Plateau ». Une version électronique avec liens interactifs est également disponible au même prix que l’édition papier. Pour juger de l’importance des sites helvétiques dans le contexte des Palafittes, il faut savoir que sur les 111 sites qui font partie de l’objet sériel classé au patrimoine mondial, 56 se trouvent en Suisse et les 55 autres sont répartis entre la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Autriche et la Slovénie.
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Les artisans du guide « Les Palafittes suisses »

D’un certain point de vue, ce guide, par rapport aux autres ouvrages de la série, représente une gageure : celle de décrire des vestiges que l’on ne peut pas voir, sinon par l’imagination ou en plongeant le regard sous les ondes de nos lacs, ce qui n’est pas à la portée du plus grand nombre. C’est certainement pour palier à ce manque de visibilité que le réalisateur Philippe Nicolet et son entreprise NVP3D, sous les conseils avisés de Pierre Corboud, co-auteur du guide, développe le projet d’un documentaire en 3D sur l’archéologie des villages littoraux de la Suisse occidentale. Un teaser de ce film a été présenté en avant-première au Laténium à la fin de la cérémonie de présentation du guide et peut être visionné à partir du site Internet de NVP3D. Cela devrait contenter un autre public acquis aux nouvelles technologies qui dès 2011 avait déjà pu se faire une idée du potentiel archéologique lacustre à l’aide d’une application dédiée «Palafittes Guide », téléchargeable sur Apple Store et Google Play. Mais pour les amateurs et les spécialistes qui voudraient en savoir encore plus et entrer dans le détail de chaque gisement, le site de l’association Palafittes permet grâce à sa base de données d’obtenir des renseignements sur 410 autres sites associés en Suisse, en plus des 56 sites classés.

La femme un Homo sapiens comme un autre

Existe-t-il une différence de perception de l’environnement spatial entre homme et femme ? C’est à cette question que la conférence d’Ariane Burke, professeure titulaire en archéozoologie à l’Université de Montréal, donnée dans le cadre de l’association ArchéoNE donnait mercredi dernier des éléments de réponse sous le titre « Frayer son chemin dans le monde. Le rôle du sexe, de la cognition et de la perception visuelle dans les dispersions paléolithiques ». Des différences moléculaires et physiques sont indéniables entre les sexes. Depuis 1959 on sait que sur les 46 chromosomes contenus dans nos cellules, deux sont propres au sexe, les célèbres chromosomes X et Y, et physiquement les différences anatomiques sont indéniables. Mais qu’en est-il du cerveau ? Selon certaines hypothèses, il existerait une différence entre homme et femme remontant au Paléolithique, époque où les seuls modes de subsistance de l’humanité étaient la chasse et la cueillette. En réponse à ces hypothèses qu’est-ce que l’archéologie peut montrer?
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Les femmes savent suivre une direction (Image : Cap Fémina)

La chasse, ou du moins le dépeçage de carcasse avec l’aide d’un outil lithique est démontré chez nos ancêtres depuis au moins deux millions d’années. A côté de cela ils se livraient certainement à la cueillette, sans que cela puisse être démontré vu l’absence de traces matérielles due à la nature des vestiges. Des moulages endocrâniens ou endocastes d’hominidés fossiles montrent comment l’évolution du cerveau s’est développées dans l’arbre phylogénétique de l’espèce humaine. Ainsi, selon des chercheurs, au vu de la forme et de l’irrigation de leur encéphale, les Néanderthaliens n’auraient pas eu les mêmes capacités exploratrices que les Cro-Magnon ou l’homme actuel, ce qui aurait limité leur dispersion et permis à Homo sapiens sapiens de s’imposer afin de conquérir le globe. Au court de cette longue période de temps des différences d’aptitudes cognitives innées auraient été obtenues par chacun des deux sexes, avec en filigrane l’idée que les hommes se consacraient à la chasse et les femmes à la cueillette. Partant de là, les hommes seraient plus aptes à lire une carte et les femmes à retrouver le beurre dans le réfrigérateur. Les plus récentes études IRM (imagerie cérébrale par résonance magnétique) démontrent cependant qu’il n’y a rien qui puisse distinguer l’activité cérébrale d’un homme de celle d’une femme et valider cette hypothèse. Pour preuve, il apparait que si l’on retire la différence physique qui permet aux hommes de parcourir plus vite les distances, les femmes entrainées à la course d’orientation ont des capacités aussi bonnes que les hommes à s’orienter sur des terrains inconnus. En conclusion, s’il y a une différence entre les sexes elle est due à des différences socioculturelles, qui font que les apprentissages et les activités des filles sont différents de ceux des garçons. C’est l’expérience vécue par les unes et par les autres qui influence le fonctionnement cérébral et détermine des aptitudes cognitives différentes entre les individus et non pas leur sexe. En d’autres termes, l’acquis est nettement plus important que l’inné.

La parenté révélée de l’homme du Bichon

La grotte du Bichon près de La Chaux-de-Fonds est célèbre pour avoir livré en 1956 le squelette presque complet d’un Homo Sapiens et d’un ours brun qui ont vécu ensemble il y a 13’700 ans. A la suite de la découverte, en 1991, par le regretté Philippe Morel, d’un fragment de silex fiché dans une des vertèbres de l’ours provenant d’une pointe de flèche pouvant appartenir à la panoplie du chasseur retrouvée dans la grotte, l’association de l’homme et de l’ours dans la même cavité a pu être interprétée comme le résultat probable d’un accident de chasse. Pour les archéologues, l’importance de la découverte est encore augmentée par l’excellent état de conservation des ossements de l’homme du Bichon : pour son époque, qui correspond à l’Azilien, ce squelette préhistorique est, en Europe, l’un des mieux préservés dans son ensemble. Cette excellente conservation due à l’enfouissement dans la grotte à l’abri des intempéries a permis l’analyse de son ADN à partir d’un échantillon prélevé dans son crâne.
HommeBichon
Le crâne de l’homme du Bichon

Le Laboratoire d’archéozoologie de l’Université de Neuchâtel, dirigé par Werner Müller, a été associé à une vaste étude internationale d’environ 700 squelettes humains portant sur l’évolution des populations qui ont donné naissance aux Européens actuels. Outre l’homme de la Grotte du Bichon, les scientifiques ont pu analyser deux génomes humains provenant de Géorgie et datant de 13’300 et 9’700 ans. Les résultats ont été publiés récemment dans la revue Nature Communications. Il en ressort que ce ne sont pas trois populations humaines mais quatre populations qui sont à l’origine des Européens d’aujourd’hui. L’étude indique que les chasseurs-cueilleurs du Caucase se sont séparés des chasseurs-cueilleurs de l’Ouest du continent il y a près de 45’000 ans, puis des ancêtres des agriculteurs néolithiques il y a environ 25’000 ans. Selon les archéozoologues, les deux chasseurs-cueilleurs du Caucase présentaient un teint de peau plus clair que l’homme de la grotte du Bichon. Tous trois avaient en revanche les cheveux noirs ou foncés, et les yeux bruns, comme l’ont révélé des gènes responsables de la pigmentation. Les gènes de l’homme du Bichon sont encore bien représentés dans les populations du nord de l’Europe mais plus du tout au sud. Les gènes des deux individus du Caucase sont en revanche présents dans toute l’Europe occidentale et seraient arrivés chez nous à la fin du Néolithique par le biais de la migration des Yamnas une population dont l’ère d’origine se trouve au nord de la mer Noire et qui serait à l’origine de la Civilisation de la Céramique Cordée il y a 5000 ans.