Category Archives: Politique

De l’Holocène à l’Anthropocène

De la Finlande à la Californie, de la Suède à la Grèce, il fait chaud et sec, même au-delà du Cercle polaire, où cela ne devrait pas être, ce qui favorise la propagation des incendies. Comment douter dès lors du réchauffement climatique lié sans doute en grande partie aux activités humaines. Au début de cette année l’Organisation Mondiale de Météorologie constatait que les années 2015, 2016 et 2017 avaient été les années les plus chaudes depuis que l’on enregistre des températures sur le globe. Il est fort à parier que l’an 2018 est bien parti pour se placer à son tour sur le podium. Si l’homme est à lui seul capable par son activité à dénaturer le climat, son impact est autrement plus sensible quand on étudie les mutations du paysage qui nous entoure. Sous la pression démographique de l’humanité, les sols s’épuisent et se désertifient, l’eau se raréfient et les ressources minières disparaissent à vue d’œil tant elles sont consommées pour nos besoins énergétiques et matériels. Quoique peuvent encore en débattre les géologues quant à son existence ou à la date de son début, l’impact de l’homme sur la Terre est manifeste : nous sommes bien entrés dans une nouvelle ère: l’Anthropocène.
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Une vision du passé (Photo: Wikipedia)

En guise d’explication succincte, l’humanité a connu ces deux derniers siècles une explosion démographique sans précédent. Il y a seulement deux mille ans, ne vivaient sur la Terre que 200 millions d’individus, répartis pour 60 millions dans ce qui était alors l’Empire romain, pour 60 millions dans l’Empire du Milieu, et les 80 millions restants dans le reste du Monde. De plus, si l’on fait le compte de tous les Homo sapiens, Cro-Magnon et Néandertaliens compris, que la Terre a porté depuis la nuit des temps, on dénombre, en tout et pour tout, environ 100 milliards d’individus de notre espèce. Il apparait formidable de constater que sur ces 100 milliards, actuellement 7,63 milliards sont nos contemporains et que 20% de la population humaine a vécu au moins une année du 20ème siècle. Ces chiffres nous laissent songeurs et  expliquent à eux seuls, pourquoi avec tous les humains présents et tout le CO2 induit par l’ensemble de nos activités, la Terre se réchauffe aussi vite, et comment nous sommes entrés dans cette nouvelle ère.

L’archéologie, ça m’intéresse !

L’archéologie est une branche des sciences humaines qui ne laisse pas indifférent la plupart des membres de notre société. Comme en ont convenu les participants aux journées de conférences des 21 et 22 juin derniers organisés par Archéologie suisse, être archéologue est très certainement un métier de rêve pour beaucoup de jeunes et l’archéologie est populaire. Mais à quelle archéologie le grand public s’intéresse-t-il ? Je me souviens pour ma part des premiers moments sur une fouille archéologique. C’était sur les fouilles d’un habitat néolithique lacustre à Delley-Portalban en 1977. A cette époque, en tant que gymnasien en deuxième année, je m’étais engagé pour trois semaines sur un chantier organisé par Mlle Hanni Schwab, archéologue cantonale du canton de Fribourg, qui contrairement à la plupart de ses collègues engageait des non professionnels  sur ses chantiers archéologiques. Je me souviendrais toujours de mon premier jour de fouilles. Je m’attendais à utiliser la pelle et la pioche pour travailler. Au lieu de cela, on a mis dans mes mains: un bidon, une truelle, une spatule et une ramassoire. Je me demandais bien ce que j’allais bien pouvoir faire avec ces outils. J’ai découvert en rectifiant mon premier profil stratigraphique avec ces instruments que l’archéologie n’a pas pour but de remuer de la terre en quête d’objets du passé, mais a surtout comme mission de comprendre comment ces objets se sont déposés et conservés et quels liens les unis les uns aux autres. Vue ainsi, l’archéologie est bien loin d’une chasse aux trésors.
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Image de la vidéo de présentation de la Convention de Faro

C’est cette expérience de l’archéologie de terrain qu’il faudrait pouvoir transmettre à toutes les personnes qui ne voient dans l’archéologie qu’une manière de s’enrichir en découvrant des trésors faits d’or ou d’espèces sonnantes et trébuchantes. Ils doivent apprendre que l’archéologie a pour but la connaissance des hommes du passé à travers les témoignages matériels et leur contexte. Les trouvailles archéologiques étant une ressource non renouvelable, il est important que leur mise au jour se fasse dans le cadre d’une collaboration entre tous les acteurs concernés. C’est pour cette raison qu’il est important de n’accorder ce privilège qu’à des personnes ayant conscience de cet état de fait et c’est également pour cette raison que les professionnels entretiennent une certaine méfiance à permettre sans contrôle l’usage des détecteurs à métaux.  Afin de concilier les intérêts publics et privés liés au patrimoine, les états sont invités à signer la Convention-cadre du Conseil de l’Europe de 2005 sur la valeur du patrimoine culturel pour la société, connue également sous le nom de Convention de Faro. Dans la gestion du patrimoine culturel, les États signataires de cette Convention s’engagent à développer des pratiques innovantes de coopération des autorités publiques avec d’autres intervenants ; à respecter et à encourager des initiatives bénévoles complémentaires à la mission des pouvoirs publics ; à encourager les organisations non gouvernementales concernées par la conservation du patrimoine d’intervenir dans l’intérêt public; à reconnaître le rôle des organisations bénévoles à la fois comme partenaire d’intervention et comme facteurs de critique constructive des politiques du patrimoine culturel. Ainsi, la protection du patrimoine ne doit plus être l’apanage de quelques professionnels, mais celui de toutes les personnes intéressées par cette mission.

Participez tous à #Patrimoine 2018

Le patrimoine est l’expression de l’histoire que nous sommes en train de vivre. En février 2017, l’Union européenne a décidé de déclarer 2018 « Année du patrimoine culturel ». Cette année, des projets de médiation et de communication sur le thème du patrimoine culturel auront lieu dans toute l’Europe. Le 18 décembre dernier, le conseiller fédéral Alain Berset a lancé le volet suisse de l’Année européenne du patrimoine culturel 2018. Devenu entretemps président de la Confédération, en marge du Forum économique mondial (WEF), notre ministre de la culture a invité les 21 et 22 janvier ses homologues européens à une conférence sur le thème “Vers une culture du bâti de qualité pour l’Europe” qui a conduit à l’adoption de « Déclaration de Davos ». Pour assurer la coordination de la campagne #Patrimoine2018 en Suisse, les principales organisations sans but lucratif du domaine de la protection et de la conservation du patrimoine culturel ont fondé l’association Année du patrimoine culturel 2018. Dans tout le pays, de nombreuses manifestations se proposent de mettre en valeur cet héritage commun. Un système d’agenda permet de lier à la campagne nationale toutes les contributions des organisations nationales, régionales et locales, ainsi que celles des personnes privées en rapport avec les objectifs et la stratégie de l’Année du patrimoine culturel 2018.

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Image extraite de la vidéo de présentation

Dans le cadre de cette Année européenne du patrimoine culturel, l’Office fédéral de la culture (OFC) a lancé un concours d’idées intitulé « Le patrimoine pour tous », qui coure jusqu’au 25 mars. A ce jour, 153 idées ont été soumises. Comme modérateurs sont impliqués le personnel de l’OFC de la Section patrimoine culturel et monuments historiques (patrimoine culturel matériel) et de la Section culture et société (patrimoine culturel immatériel). Sur une plate-forme participative en ligne peuvent être émises, commentées et développées des propositions relatives aux questions suivantes : Comment la diversité culturelle peut-elle favoriser la cohésion sociale dans un environnement dynamique ? De quelle manière peut-on améliorer l’accès au patrimoine et favoriser la participation démocratique ? Comment le patrimoine culturel contribue-t-il concrètement à améliorer la qualité de vie ? Comment communiquer de façon intéressante et efficace sur la thématique, pour les publics de tous âges et de tous niveaux de formation ? Comment susciter les débats et permettre les rencontres ? Les idées les plus appréciées par le public seront présélectionnées, puis évaluées par un jury de 6 membres, parmi lequel se trouve Tania Chytil, journaliste et productrice de «RTS Découverte ». Le 4 mai 2018 aura lieu, à Berne, une fête, à laquelle seront invités toutes celles et ceux qui auront participé d’une manière ou d’une autre. Les lauréates et lauréats y seront primés et célébrés. Ensuite, l’OFC lancera en mai 2018 un concours de projets. Lors de cette seconde étape, les idées primées seront développées sous la forme de projets concrets. Les propositions pourront être remises jusqu’à fin août 2018. À partir de l’automne 2018, les projets lauréats seront mis en œuvre avec le soutien de la Confédération au cours des deux années suivantes.

Le Patrimoine culturel est menacé à Neuchâtel

Dans le canton de Neuchâtel, comme ailleurs, lorsqu’un gouvernement est à la recherche de coupes rases dans la forêt de son budget, c’est la culture qui est en première ligne pour subir les lames des tronçonneuses. A l’orée de ce bouquet culturel, l’archéologie est malheureusement bien placée pour être menacée, car au fond de ses fouilles, elle est plus facile à enterrer. L’Office du patrimoine et de l’archéologie du canton de Neuchâtel (OPAN) est constitué de trois sections : la conservation du patrimoine, l’archéologie et le Laténium ou parc et musée d’archéologie. Il y a quelques mois, pour répondre à une contribution d’exploitation assurée au Laténium pour les cinq prochaines années par l’Office fédéral de la Culture, le gouvernement s’était engagé à assurer dans cet intervalle la subvention cantonale allouée au musée et même à la développer. Engagé par cette promesse, l’exécutif du canton, autrement dit le Conseil d’Etat (CE) en mal de réductions budgétaires, ne pouvait abattre sa foudre olympienne, tel Jupiter, que sur les deux autres entités de l’OPAN. Ainsi, sans concertation aucune avec les responsables de section directement concernés, le CE a proposé dans son plan financier de diminuer à terme de 40% les moyens alloués à l’archéologie et de 25% ceux de la conservation du patrimoine.
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Soutien au Patrimoine culturel dans la cour du château

Face a une volonté affirmée et certainement nécessaire de diminuer les déficits récurrents de l’Etat, il y a peu de choses possibles à entreprendre, sinon se rendre visible et se coucher devant le bulldozer chargé de détruire ce qu’il reste de la maison, comme l’ont déjà fait par deux fois, les 5 et 19 décembre, le personnel de l’OPAN et les personnes désireuses de soutenir l’archéologie et le patrimoine neuchâtelois. Car le Grand Conseil et le CE devraient savoir que l’on ne peut conserver une structure en ne gardant que le toit. En attaquant les fondations, que défend l’archéologie et les murs sauvegardés par le patrimoine, le toit visible de loin, qui couvre les salles et les vitrines du musée, perd son assise et est directement touché lui aussi, même si la volonté initiale était de l’épargner. Il faut savoir que l’OPAN est issu du regroupement, en 2012, de l’Office de la protection des monuments et des sites et de l’Office et musée d’archéologie. A cette époque déjà, le but était de diminuer les dépenses de l’Etat en fusionnant les Offices pour n’en faire qu’un, et de n’en garder que la substantifique moelle pour que les entités puissent remplir leurs taches légales en synergie les unes par rapport aux autres. Dès lors, comment comprendre cinq ans plus tard, que l’on puisse encore diminuer ce qui a déjà été réduit au minimum vital sans remettre en cause l’ensemble de l’OPAN. Après avoir subi une réduction de ses membres, il ne peut se résoudre à voir sans manifester le corps amputé de sa tête. Alors que 2018 est annoncé en Suisse et en Europe comme l’Année du Patrimoine culturel, force est de constater que dans le Canton de Neuchâtel cette année est déjà placée sous de bien sombres auspices.

Patrimoine vaudois à brader

Les Vaudois, dans le domaine de la protection du patrimoine ont été des précurseurs en promulguant en 1898, sous l’impulsion de l’archéologue Albert Naef, Chef du Service des monuments historiques du canton, la première législation et organisation cantonale en Suisse pour la protection des monuments et des antiquités. En 1997, le canton de Vaud se posait des questions concernant la gestion de son patrimoine naturel, historique et archéologique. Cette réflexion menée par une quinzaine de professionnels du domaine réunis sous la bannière des Etats généraux de l’Association pour le patrimoine naturel et culturel du canton de Vaud, se concrétisa sous la forme d’une déclaration d’intention intitulée : « Le patrimoine vaudois existe, nous l’avons rencontré ». En avant-propos de ce plaidoyer on pouvait y lire l’engagement des autorités vaudoises d’améliorer la situation, à travers les commentaires des trois conseillers d’états concernés par le sujet. Dans l’esprit de ses instigateurs, cette déclaration dite de Chillon, devait être un premier essai d’évaluation de la situation patrimoniale dans le canton de Vaud et aurait dû déterminer la direction à prendre dans le futur pour toutes les actions en lien direct avec les divers aspects du patrimoine. C’est ainsi que le patrimoine, en tant que notion essentielle à la vie sociale, fut pris en compte dans la Constitution vaudoise du 14 avril 2003, en stipulant à l’article 52 que «L’Etat conserve, protège, enrichit et promeut le patrimoine naturel et le patrimoine culturel.»
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A brader, patrimoine historique et archéologique

Vingt ans plus tard, en vue des élections pour le Conseil d’Etat du canton de Vaud qui se déroulent aujourd’hui, certains des initiateurs de ces Etats généraux, aujourd’hui à la retraite, ont à nouveau interpellé leur gouvernement dans une lettre ouverte qui lui a été adressée, en jugeant que le patrimoine historique et archéologique vaudois est actuellement en danger. La principale demande des onze signataires de cette missive, qui se font par la même occasion les porte-paroles de tous les actifs du domaine qui ne peuvent s’exprimer publiquement sans exposer leur carrière professionnelle, est que : « la Division patrimoine du Service immeubles, patrimoine et logistique ne soit plus rattachée au Département des finances et des relations extérieures. Depuis que le Patrimoine a quitté le Département des infrastructures et des ressources humaines en 2012, nous constatons qu’il subit de graves atteintes dues à l’absence d’une vision politique à long terme et à une volonté d’économiser sur les budgets de fonctionnement. Si le Département des finances accorde des subsides en tout dernier ressort et après de longues années d’atermoiements (l’abbatiale de Payerne, le théâtre romain d’Avenches, le château de La Sarraz), s’il est prêt à délier sa bourse pour des dépenses de prestige (le château Saint-Maire et le portail Montfalcon de la cathédrale à Lausanne), il n’octroie en revanche pas les moyens nécessaires pour assurer la protection globale de notre riche héritage historique ». Cette lettre ouverte “Patrimoine vaudois en danger“, transformée en pétition en ligne à la fin du mois de mars, a reçu le soutien de plus de 1200 personnes en l’espace de 4 semaines. Elle a été remise au chancelier de l’Etat de Vaud, le mardi 25 avril. Espérons que cette lettre ouverte ne restera pas lettre-morte et que le nouveau Conseil d’Etat vaudois qui sortira des urnes saura en tenir compte lorsqu’il s’agira de réorganiser les départements.

Mobilisation pour la protection du patrimoine culturel

Vendredi 24 mars, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté à l’unanimité la résolution 2347 visant à la protection du patrimoine culturel en situation de conflit armé. Le texte de la résolution affirme que le fait de lancer une attaque contre des sites et des bâtiments consacrés à la religion, à l’enseignement, à l’art, à la science ou à la bienfaisance, ou contre des monuments historiques peut constituer, dans certaines circonstances et en vertu du droit international, un crime de guerre et que les auteurs de ce genre d’attaque doivent être traduits en justice. Pour appuyer cette résolution les pays du G7 se réunissent ce jeudi et ce vendredi à Florence sur le thème de «la culture comme instrument de dialogue entre les peuples ». Le but poursuivit depuis quelques années par l’Italie vise à développer une force d’intervention pour la défense du patrimoine, sorte de « casques bleus de la culture », qui compte actuellement une soixantaine de spécialistes, alors que la France cherche à alimenter un fonds international pour la protection du patrimoine culturel en péril en période de conflit armé qu’elle a institué le 3 décembre 2016 lors de la Conférence Abou Dhabi. La réunion à Florence des ministres de la Culture du groupe des sept pays les plus riches de la planète devrait aboutir sur un document final instituant le G7 de la culture. Mais, depuis que l’humanité connait la guerre, des destructions suivies parfois de reconstructions ont toujours existé et les bonnes résolutions d’aujourd’hui ni changeront rien.

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La bibliothèque de Sarajevo, incendiée puis reconstruite (Photo : Christian Bickel)

A titre d’exemple, la semaine dernière, mardi 21 mars, en marge du printemps culturel 2017 « Carrefour Sarajevo », j’ai eu l’occasion d’assister à la conférence de Nadia Capuzzo Derkovic, sur la préservation et la reconstruction du patrimoine culturel en Bosnie-Herzégovine. Dans ce pays aussi, dans et autour de sa capitale Sarajevo, des destructions souvent ciblées ont mis à mal une partie importante de son patrimoine culturel entre 1992 et 1995 lors du siège de la cité. Bien avant la destruction en 2001 des Bouddhas de Bamiyan, des mausolées de Tombouctou, des cités antiques de Palmyre ou de Ninive, pas moins de 713 édifices ayant une valeur culturelle ont été complètement détruits et 554 autres, incendiés. A l’issue de la guerre, réglée par les accords de Dayton, la Bosnie-Herzégovine se voit partagée en deux entités territoriales, la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine et la République serbe de Bosnie, que se partagent trois ethnies : bosniaque, croate et serbe. Comment à partir d’une telle division un programme de reconstruction a été mis en œuvre et selon quels critères ? L’exemple bosnien montre que des choix identitaires président à la volonté de reconstruire ou de mettre en valeur certains types de monuments et pas les autres en fonction de la zone ethnique dans laquelle ils se trouvent. Ainsi une mosquée, même réduite au bulldozer à ses fondations pendant la guerre est susceptible d’être reconstruite en zone bosniaque, alors que rien ne sera fait pour elle dans la zone serbe. Le conflit a eu comme conséquence de réduire significativement la diversité ethnique dans les différents cantons du pays. Comme l’exemple bosnien nous l’a montré il y a 25 ans, la destruction et la reconstruction d’éléments relevant du patrimoine relèvent de valeurs et d’enjeux directement en prise avec les populations locales qui sont prêtes ou pas à reconnaître ces objets comme faisant partie ou non de leur patrimoine. Dans ce contexte, la restauration de la cité antique de Palmyre doit d’abord dépendre de la volonté des Syriens de la reconstruire quand le calme sera revenu chez eux. En attendant une éventuelle reconstruction en dur, un projet de restitution virtuelle a été mis en œuvre.

De la conservation des boîtes de conserve

L’Antarctique est encore un continent à découvrir. Pendant ces dernières semaines, le journaliste de la RTS Bastien Confino était à bord du navire scientifique Akademik Treshnikov pour rendre compte de la mission “Antarctic Circumnavigation Expedition” (ACE), la première mission organisée sous l’égide du Swiss polar institute. Cette expédition consistait à faire le tour de l’Antarctique en bateau pour réaliser de nombreuses expériences scientifiques. Dans ce reportage, un des interlocuteurs du journaliste relevait qu’il faut plus de temps pour rallier une base antarctique en bateau qu’il n’en faut à des astronautes pour rejoindre la Lune. Hier soir, j’assistais à la conférence de Lizzie Meek, chef de programme pour le Antarctic Heritage Trust de Nouvelle-Zélande, dont la tâche principale consiste à veiller à la conservation des huttes des premiers explorateurs de l’Antartique, à savoir : Scott, Shackleton, Borchgrevink et Hillary. Depuis plus d’une dizaine d’année la Nouvelle-Zélande a entrepris un véritable programme de conservation du matériel et des bâtiments abandonnés en Antartique dans la baie de Ross par les premières expéditions de ce dernier continent découvert par l’humanité. De fait, en association avec ces quatre camps de base, c’est une collection de plus de 20’000 objets qu’il faut traiter et conserver. En comparaison, sur la Lune, les astronautes de la mission Apollo 11 n’ont laissé qu’une centaine d’objets.

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Le CANS en conserve

Parmi les objets abandonnés en Antarctique se trouvent des boîtes de conserve. Breveté au début du 19ème siècle, les boîtes représentent une importante innovation technologique et l’un des symboles de la société de consommation. Elles sont présentes dans de nombreuses collections de musées. Cependant, leur conservation est problématique, car de graves phénomènes de corrosion peuvent se produire sur elles, soit en relation avec leur environnement, soit en fonction des propriétés basiques ou acides de la matière organique qu’elles contiennent. La problématique de la conservation des conserves alimentaires présentes dans les collections muséales était le sujet d’un atelier qui s’est tenu aujourd’hui à Neuchâtel par les chercheurs du projet “Conservation of cAns in collectioNS” (CANS). Ce projet de recherche est inscrit sous la responsabilité de Régis Bertholon, directeur de la Haute Ecole Arc Conservation-restauration qui supervise le travail de Laura Brambilla, une docteure en chimie, qui s’occupe de la partie opérationnelle de cette recherche, financée par le Fonds national suisse. Avec l’aide de différents partenaires, un état de conservation de quelque 150 boîtes provenant de cinq collections helvétiques, dont l’Alimentarium à Vevey, ou le musée Burghalde à Lenzburg, a été dressé. Il apparaît ainsi que les conserves métalliques qui ont été fabriquées avant les années 1960 sont plus résistantes que les plus récentes. Par exemple, la première boîte de petits pois sortie de l’usine de l’entreprise Hero, en 1886, a encore son contenu et se trouve dans un excellent état de conservation. Dans le processus de fabrication des boîtes récentes, la couche d’acier, et surtout la couche d’étain, s’est amincie, ce qui les rend moins chère à produire, mais ce qui diminue leur potentiel de conservation. Cela aurait été bien de penser à cela avant de constituer des réserves dans nos abris anti-atomiques.

Du charme des ruines au trafic d’art

« Archives des sables – De Palmyre à Carthage » tel est le titre évocateur choisi par le Laténium pour l’exposition inaugurée officiellement le mercredi 24 août, mais ouverte au public dès le 9 juillet. Réalisée en collaboration avec la Bibliothèque orientale de l’Université Saint-Joseph à Beyrouth et en partenariat avec l’Institut suisse pour la conservation de la photographie à Neuchâtel, la présente exposition témoigne du travail de pionnier effectué par Antoine Poidebard dans le domaine de l’archéologie aérienne. A travers la sélection d’une soixantaine de clichés réalisés par ce père jésuite et d’autres reproductions photographiques, on se plonge dans une époque révolue, celle de l’effondrement de l’ancien Empire ottoman et de l’ouverture de la steppe syrienne à l’exploration archéologique. On découvre ainsi le site de Tell Brak, photographié et sondé par Antoine Poidebard, avant que ce site ne soit fouillé de 1937 à 1939 par Max Mallowan. Selon une citation que l’on attribue à tort à son épouse Agatha Christie : « Un archéologue est le meilleur mari qu’une femme puisse avoir : plus elle vieillit, plus il s’intéresse à elle ». Qu’est-ce qui nous fait donc aimer les ruines ?
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Le site de Tell Brak de nos jours (photo: Zoeperkoe / Wikimedia Commons)

C’est à cette question qu’Alain Schnapp, professeur d’archéologie à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, donne une réponse dans un cycle de conférences en ligne qui explore le rapport indissoluble que chaque civilisation entretient avec les ruines et qui sera la matière de son prochain ouvrage « Histoire universelle des ruines ».  Quand on pense aux destructions effectuées en Irak et en Syrie par Daech, et plus particulièrement à Palmyre, il est nécessaire de se pencher sur la question de savoir ce qui pousse les hommes à ruiner le passé, ou, au contraire, à le sacraliser de manière romantique. Comme le disait Chateaubriand : « Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence ». Autrement dit, selon Goethe, cité par Alain Schnapp dans l’émission « Histoire vivante » sur La Première de la RTS du lundi 29 août : « Nous ne comprenons pas les ruines avant de devenir nous-même ruine ». Cependant, comme le souligne ce professeur, « on ne réagit pas (de la même manière) devant l’infini des ruines quand on a en face de soi les pyramides ou quand on a Palmyre, que si on a quelques éclats de silex qui affleurent dans le sable du Sahara, et, pourtant, ces quelques éclats de silex sont tout aussi des ruines que ces grands ensembles ». Cette réflexion engage notre conscience face au pillage et au saccage des antiquités qui prive l’humanité d’une part de sa mémoire. Pour en savoir plus, à voir le documentaire : « Trafic d’art, le grand marchandage » sur TSR 2, dimanche 4 septembre, à 21h00.

Hors-jeu olympique à Lausanne

Sur le chantier des nouveaux bâtiments administratifs du Comité international olympique (CIO), les archéologues ont mis au jour les vestiges du port romain de Lousonna, dont l’emplacement exact était jusqu’alors inconnu, mais dont on ne pouvait que pressentir l’existence vue l’importance de la navigation pour le transport des marchandises à l’époque romaine. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs que sur la Table de Peutinger, unique copie d’une carte romaine du IVe siècle, le lac Léman est nommé Lacus lausannensis. Vu l’emplacement choisi pour le futur siège du CIO sur les berges du lac, non loin à l’ouest des ruines connues de Lousonna et à deux pas du Musée romain de Vidy, on peut s’étonner que des investigations plus précoces n’aient pas été entreprises sur les 24’000 m2 de la surface prévue pour l’édification de ce bâtiment pour permettre aux archéologues de prendre le temps de dégager ces vestiges important pour l’histoire de la localité. De la céramique, plusieurs monnaies et des pilotis en bois et des enrochements de quai figurent parmi les objets découverts sur le site situé sur les berges de Vidy à Lausanne. Lieu de rupture de charge, le vicus gallo-romain de Lousonna profitait alors d’une situation stratégique privilégiée, à la fois portuaire et routière, propice au transfert de marchandises entre les bassins fluviaux du Rhône et du Rhin.
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Le nouveau siège du CIO prévu à Lausanne (Image : 3XM)

C’est la raison pour laquelle Denis de Techtermann, le président de la section vaudoise de l’association Patrimoine suisse, a exprimé des regrets concernant ce dossier. En effet on peut s’étonner que des dispositions n’aient pas été prévue par les maîtres d’œuvres pour préserver et mettre en valeur, autant que faire se peut, les traces du passé de Lausanne, dont l’existence et le nom dérive directement de ces installations portuaires. Alors qu’à Rome ou à Athènes, deux villes qui ont accueillis les Jeux Olympiques, et dont les infrastructures nécessaires comme le métro, ont permis la découverte de précieux témoins de l’Antiquité on a su intégré les éléments du passé dans les constructions, quitte à prendre du retard dans le planning des chantiers, il semble qu’à Lausanne aucune directive particulière n’aient été prise dans ce sens. Au contraire, sous prétexte de préservation des intérêts privés, ceux du CIO, il est hors de question pour les autorités de faire prendre à la construction, devisée à 160 millions de francs, le moindre retard, ni même de demander aux architectes danois du bureau 3XN de revoir leur projet pour y intégrer d’une manière ou d’une autre les éléments significatifs de ce patrimoine, comme a su si bien le faire, l’architecte Bernard Tschumi, lors de la construction du nouveau Musée de l’Acropole à Athènes. Selon Jan Ammundsen, l’un des architectes partenaires de 3XM, le nouveau siège du CIO a été conçu selon les trois éléments clés :  mouvement, flexibilité et durabilité. Manifestement, en restant sourd et immobile envers les critiques de Patrimoine suisse, en ne voulant pas modifier les bases du projet et en ne contribuant pas d’une manière ou d’une autre à la sauvegarde d’un patrimoine millénaire, le projet du CIO manque à l’évidence de ces trois éléments et doit être dénoncé hors-jeu.

La Fedpol délaisse le trafic des biens culturels

La semaine dernière l’Office fédéral de la police (Fedpol), dirigé par Nicoletta della Valle, avait convoqué une conférence de presse à l’occasion de la publication de son dernier rapport annuel. Parmi les éléments principaux à retenir pour l’année 2015, l’importance donnée au terrorisme, mais aussi à la cybercriminalité et au blanchiment d’argent, des domaines criminels qui ont fortement augmenté. Dans ce rapport on peut lire, entre autres, que « l’Etat Islamique (EI) pratique un racket organisé (une soi-disant imposition) sur le territoire qu’il occupe et administre à la manière d’un Etat. Il se procure des fonds par le biais de cambriolages de banques, de brigandages et d’expropriations. Il tire ses revenus de l’agriculture, du contrôle et du commerce de matières premières et du pillage et de la vente de biens culturels ». En relation avec ce dernier aspect, la Suisse est a priori bien préparée. En effet, demain, 1 juin 2016, cela fera exactement 11 ans que la loi fédérale sur le transfert international des biens culturels (LTBC) aura été mise en vigueur. Si bien que nous sommes prêts, légalement, à faire face à toutes les tentatives de l’EI à se procurer des ressources financières par ce biais. Cependant, rien n’est moins sûr.
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Tablette restituée à l’Egypte (Photo : © Ministère public genevois)

Pour endiguer le trafic de biens culturels il faut aussi avoir des policiers aptes à pouvoir reconnaître les objets susceptibles de provenir de ce trafic. Or, Jean-Robert Gisler, le seul archéologue employé actuellement par la Suisse pour coordonner la lutte contre le trafic de biens culturels avec les partenaires internationaux prendra prochainement sa retraite et personne n’est prévu pour le remplacer sous prétexte d’économie et de restructuration en cours à l’Office fédéral de la police. Comme cela a été dit de manière succincte lors de la conférence de presse de la Fedpol relayée par l’ATS, « la lutte contre le terrorisme passe aussi par une plus grande flexibilité et la fixation de priorités, a expliqué Mme della Valle. 24 nouveaux postes ont été promis mais, programme d’économie oblige, fedpol devra mettre la pédale douce dans d’autres domaines comme les stupéfiants ou l’archéologie ». Comment croire, alors que la Fedpol annonce de nouvelles arrivées, qu’un seul poste d’archéologue, dans un office qui ne compte pas moins de 350 collaborateurs, est un luxe que la Suisse n’est plus apte à s’offrir ? France Desmarais, directrice de l’observatoire du trafic international des biens culturels auprès du Conseil international des musées (ICOM) annonce dans son fil Twitter le ressentis des spécialistes du domaine : « La Suisse abolira le poste d’archéologue au sein de son service de police. Perte d’une expertise précieuse. Dommage! ». Pour preuve : l’Office fédéral de la culture et l’Administration fédérale des douanes ont procédé à 382 contrôles de biens culturels en 2015. Une trentaine de ces contrôles ont débouché sur l’ouverture d’enquêtes par les procureurs cantonaux. Enfin, depuis l’entrée en vigueur de la LTBC en 2005, 85 condamnations ont été prononcées en Suisse, comme le seront sans doute les personnes impliquées dans la procédure pénale ouverte pour escroquerie par le Ministère public genevois pour le vol d’une tablette des sept huiles sacrées, restituée à l’Egypte le 2 mars 2016. Un archéologue parmi les policiers, n’est-il vraiment pas nécessaire ?