Category Archives: Musées, expositions

Tomb Raider à Prêles

Cette histoire commence pour moi à fin août par la lecture d’un petit article du Migros Magazine, intitulé « La fille d’Indiana Jones » célébrant la passion d’une jeune fille de 13 ans pour la détection dite de loisir. J’ai d’abord été surpris et presque choqué de voir en une du journal une publicité aussi évidente faite à une activité généralement réprouvée par les membres de ma profession. Mais ensuite je fus rassuré en poursuivant ma lecture de savoir que « les objets présentant un intérêt historique sont systématiquement confiés aux bons soins des services d’archéologie cantonaux ». De même, j’apprenais dans cet article qu’une découverte importante avait été faite par son beau-père, mais que c’était pour l’heure « encore un secret, qui ne sera dévoilé qu’à la sortie d’une publication scientifique consacrée à sa trouvaille ! ». Un secret pourtant bien visible comme je le constatais en visionnant la vidéo de présentation de la découverte sur la chaîne YouTube de la sympathique émule de Lara Croft.
Le 18 septembre, un communiqué de presse du canton de Berne annonçait qu’en octobre 2017, une main en bronze parée d’un bracelet en or avait été découverte par deux particuliers aux abords du village de Prêles, de même qu’une lame de poignard en bronze et une côte humaine, le tout daté entre 1500 et 1400 av. J.-C. Tous ces objets furent remis dès le lendemain au service archéologique du canton de Berne, mais pour des raisons qui le regardent, ce service ne procéda à des fouilles complémentaires qu’en juin 2018, amenant à la découverte sur les lieux d’un doigt manquant à la main, d’une épingle, d’une spirale en bronze et de plaques d’or détachées du bracelet enserrant le poignet de la main, le tout associé à la tombe d’un homme adulte. Cependant les archéologues constatèrent également qu’entretemps des fouilles clandestines avaient été opérées, laissant supposer que d’autres objets se trouvaient dans cette tombe, d’où l’ouverture d’une procédure pénale par la justice du canton de Berne.
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La main de Prêle exposée au NMB

La découverte d’un objet archéologique faite en dehors d’une zone archéologique ne peut être que fortuite et assez rare puisque rien n’indique au préalable sa présence. Du reste, la grande majorité des objets mis au jour par les détectoristes relèvent de ce qu’eux-mêmes qualifient de « merdouilles », soit des objets n’ayant aucun intérêt sinon celui de polluer le sol.  En enlevant tous les déchets métalliques des terrains qu’ils prospectent les détectoristes font ainsi œuvre de dépollueurs et évitent un danger potentiel pour l’environnement et les animaux. Quant aux rares antiquités ainsi découvertes, elles doivent être annoncées auprès de l’autorité compétente, comme le signale la plupart des législations cantonales qui se réfèrent à l’article 724 du Code civil suisse. C’est ce que les découvreurs de la main de Prêles ont bien fait.  De ce fait, pratiquer la détection de loisir en dehors des zones archéologiques dûment répertoriées et protégées ne peut pas être considéré, de prime abord, comme une activité illégale, puisqu’après le refus de la motion Rossini au Conseil National, il n’existe pas de disposition fédérale à l’encontre de l’usage des détecteurs à métaux. Il revient donc aux cantons de prendre les mesures appropriées pour réglementer l’usage de ces appareils. Il se trouve que le canton de Berne est de ceux qui veulent encadrer leur usage selon les principes directeurs définis par la Conférence suisse des archéologues cantonaux (CSAC). Comment pourrait-on idéalement encadrer les activités des détectoristes ? Peut-être qu’une autre activité réglementée par l’état comme la chasse ou la pêche pourrait servir d’inspiration. Pour pouvoir prospecter, les détectoristes devraient être en possession d’un permis annuel payant de détection et se conformer aux directives du service archéologique cantonal. Chaque zone que le prospecteur aimerait sonder devrait être annoncée au préalable au propriétaire du bien fond ainsi qu’à l’autorité de surveillance, indépendamment de sa qualité de zone archéologique. Cela permettrait, en cas de découvertes ultérieures, de savoir quels sont les individus ayant prospecté dans la zone. Les gardes-faunes, gardes forestiers, policiers et gendarmes en présence d’un détectoriste pourraient ainsi procéder à des contrôles sur le terrain et vérifier que chaque personne en possession d’une autorisation s’acquitte bien de ce devoir de renseignement en remplissant scrupuleusement un carnet de découvertes. Les données de ce carnet pourraient du reste être exploitées pour compléter les cartes archéologiques. Pour s’assurer d’une bonne compréhension des enjeux patrimoniaux d’une telle procédure, les détectoristes seraient également appelés à suivre au préalable un cours de sensibilisation organisé par les services cantonaux ou des associations en charge du patrimoine. On devrait même envisager une participation obligatoire, au moins une fois par année, à une campagne de prospections organisée par le service cantonal ou par une organisation comme le Groupe de travail prospection suisse (GTP). Cela permettrait d’associer les détectoristes à la connaissance du patrimoine aux recherches archéologiques en cours et créerait une saine relation et émulation entre amateurs et professionnels. En attendant la suite de cette affaire et l’étude de la découverte, la « main de Prêles » est actuellement exposée au Nouveau Musée de Bienne (NMB) jusqu’au 17 octobre.

Hötzywood à Bolzano

Vingt-sept ans après sa découverte, effectuée le 19 septembre 1991, Ötzi, «l’homme des glaces » continue à fasciner le monde. La ville de Bolzano l’a très bien compris. Pour célébrer les vingt ans de l’arrivée de la momie dans le Musée archéologique de la Haute-Adige ou du Tyrol du Sud, selon le point de vue linguistique où l’on se place, la localité a organisé une série de manifestations étalées sur une semaine sous la désignation : « Hötzywood ». Parmi les événements programmés pour cette commémoration il y avait la projection d’un film : « Der Mann aus dem Eis». Cette fiction germano-italo-autrichienne, réalisée par Felix Randau, fut présentée pour la première fois le 8 août 2017 dans le cadre du Festival international du film de Locarno. L’histoire du film se déroule bien sûr à la fin de la période néolithique et met en scène le possible contexte de la mort d’Ötzi.  Il y a de cela 5300 , selon ce scénario, il s’appelait Kelab, et vivait tranquillement dans son village avant que les siens soit agressés et tués par trois hommes, alors qu’il est lui-même à la chasse. Après avoir enseveli ses proches dans une grotte, il se lance à la poursuite des meurtriers et parvient à venger sa famille. Mais c’était sans compter avec la rencontre d’autres ennemis dont l’un parvient à décocher une flèche dans son dos. A l’agonie, Kelab descend une pente et se retrouve dans la position tordue où il sera retrouvé des milliers d’années plus tard.
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Hötzywood au musée archéologique de la Haute-Adige

Ce film, dont les paroles s’expriment dans une langue « rhétique » imaginaire, est bien sûr une pure fiction. Mais il n’est pas sans emprunter des éléments au grand nombre de films documentaires, qui pour décrire la vie et les derniers instants d’Ötzi, font également usage de reconstitutions filmées le mettant en scène. Comme par exemple celui dans la série « Digging for the Truth » ou  également « Ice Man: Hunt for a Killer ». Le dernier documentaire en date, à ma connaissance, sorti en 2011 est « Iceman Murder Mystery » qui montre comment les scientifiques appelés au chevet d’Ötzi 20 ans après sa découverte, essayent d’extirper de sa momie tous les indices sur son mode de vie et sur les circonstances mystérieuses de sa mort. Qui était-il ? un berger, un chasseur, un guerrier ou un chamane ? Que faisait-il, là haut sur la montagne, armé d’un arc inachevé et de flèches inutiles ? S’il fuyait pour sauver sa vie, pourquoi avait-il mangé un gros repas moins d’une heure avant d’être tué ? Outre les indices de ce “cold case” comme l’appelle les milieux judiciaires, les restes glacés d’Ötzi révèlent des détails intrigants sur sa vie et son époque à l’âge du cuivre et permettront encore longtemps d’échafauder de nombreux scénarios, dignes d’Hollywood.

Neanderthal ou Neandertal ?

A l’occasion de l’écriture de ce blog depuis une bonne dizaine d’années, ou en assistant à des conférences comme celle que vient de donner à Neuchâtel Isabelle Crevecoeur, j’ai souvent été confronté à des découvertes ou des informations en lien avec l’homme de Neandertal. Et j’avoue que je me posais la question de savoir de quelle façon je devais l’écrire en français : Néandertal, Néanderthal, Neandertal ou Neanderthal. En recherchant dans mes notes de blog, je constate que j’ai le plus souvent utilisé la graphie « Néandertal » avec l’accent sur le « e » pour rester en accord avec l’autre terme souvent utilisé pour parler de ces hommes, celui de « Néandertaliens ». Parfois aussi, il m’est arrivé d’écrire « Néanderthal », avec un « h » pour me conformer à la nomenclature latine « Homo neanderthalensis » ou pour parler de l’un ou l’autre « Neanderthal Museum». La préhistorienne Marylène Patou-Mathis, vient de publier un livre « Neandertal de A à Z », dans lequel, sous forme d’entrées de dictionnaire, elle fait le point sur les dernières découvertes scientifiques en relation avec cet hominidé. Parmi ces articles : « Neanderthal ou Neandertal ?». En le lisant, je découvre que « s’il est acquis que Neandertal ne prend pas d’accent la question du h fait débat ». En effet, lors de la découverte de ses ossements en 1856, l’hominidé découvert reçu l’appellation du lieu de sa découverte, à savoir : « Neanderthal ». Mais en 1903, l’Allemagne décide d’une réforme de l’orthographe qui simplifie le mot signifiant vallée « thal » en « tal », d’où « Neandertal » et pas « Neanderthal ». Résumé ainsi, tout semble clair et limpide, Neandertal s’écrit sans accent et sans h.
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Affiche de l’exposition au Musée de l’Homme

Mais comme toujours, le diable se cache dans les détails. Actuellement se tient au Musée de l’Homme à Paris : « Néandertal l’Expo ». Stupeur et étonnement, je découvre que Marylène Patou-Mathis est l’une des deux commissaires de cette exposition qui met l’accent sur le « e » bien en évidence. De quoi relancer mon hésitation. Qui dois-je suivre ? L’auteur de l’ouvrage de référence ou la commissaire d’exposition ? Avant de devenir schizophrène, un rapide survol dans différentes publications récentes m’incitent à penser que s’il est acquis que Neandertal ne prend plus de h, la question de l’accent est loin d’être réglée. Dans le bel ouvrage « Une belle histoire de l’Homme » publié sous la direction d’Évelyne Heyer avec préface d’Yves Coppens, c’est bien « Néandertal » qui se lit. En revanche dans le bestseller « Sapiens » de Yuval Noah Harari, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, c’est « Neandertal » de même que dans le splendide ouvrage de Jean-Marc Perino : « Préhistoire de Toumaï et Lucy à Otzi et Homère ». Pour ce qui est du classique « Dictionnaire de la Préhistoire » d’André Leroi-Gourhan, on retrouve l’accent de même que dans le site Internet de référence « Hominidés ». Alors ! Accent ou pas accent ? Doit-on y voir une nouvelle querelle des anciens et des modernes ? Ou simplement un distinguo de spécialiste comme celui qui nous fait écrire « mettre au jour » un artéfact et pas « mettre à jour ».

Qui a vu l’ours ?

Depuis jeudi dernier, date du vernissage de l’exposition, je fais partie des femmes et des hommes qui ont vu l’ours. “L’ours dans l’art préhistorique”, c’est le thème de la nouvelle exposition temporaire du Laténium qui s’est ouverte le 30 mars. Cette exposition déjà présentée au Grand Palais par la Réunion des Musées nationaux français et en collaboration avec le Musée national français de Saint-Germain-en-Laye, s’attache en particulier à la figuration de l’ours pendant la Préhistoire. Comme nous l’indique le texte de présentation de l’exposition «les premières représentations d’ours apparaissent il y a 40 000 ans, à une époque d’intense bouillonnement artistique et spirituel. Les hommes côtoient alors l’ours des cavernes, une espèce éteinte depuis 20 000 ans, et l’ours brun que nous connaissons encore aujourd’hui. Dès la Préhistoire, l’ours s’est vu réserver un traitement artistique particulier qui rend compte de détails bien reconnaissables : ses yeux, son pelage, son dos rond, sa tête trapézoïdale ou encore ses petites oreilles. Le style de ces figures a relativement peu changé au cours des millénaires : l’anatomie de l’ours y apparaît très typée, pour ne pas dire stéréotypée. »
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Borne frontière du Km 0 du Front de l’Ouest de la guerre 14-18.

Une petite application pour tablette numérique réalisée pour toute la famille par le Musée d’Archéologie nationale permet de se préparer à la visite de l’exposition ou de la poursuivre chez soi. Elle nous montre la longue évolution de l’ours qui se présente aujourd’hui sous les traits de huit espèces, dont l’Ours blanc, l’Ours brun, l’Ours noir et le Grand panda. Les ours et les hommes ont souvent fréquenté des lieux communs, en particulier les grottes. Les premiers pour hiverner à l’intérieur, les seconds pour en habiter l’entrée. Il y a environ 150 ans la découverte de l’art préhistorique, parmi lesquelles se trouvent des représentations de l’Ours des Cavernes, fut une preuve supplémentaire de la coexistence de l’homme avec des espèces disparues. Une série « d’objets interactifs » permet de découvrir des figurations d’ours en suivant le tracé de gravures, des traits de peintures ou des sculptures sur des outils en os, des plaquettes en pierre ou sur les parois des grottes. Une fois sorti de l’exposition, on réalise que les ours continuent à peupler notre imaginaire de manière plus ou moins discrète. Cela commence par mon ours en peluche qui trône encore et toujours à la tête de mon lit, en passant par les symboles de villes comme celles de Berlin ou de Berne. Et pas plus tard que cet après-midi, je suis tombé nez à nez sur un ours figurant sur une borne plantée en 1743, par la Principauté épiscopale de Bâle, sur laquelle en 1815 les bernois firent graver leur ours. Cette borne frontière entre la France et la Suisse près de Bonfol dans le canton du Jura marque le Km 0 du front de l’Ouest entre l’Allemagne et la France pendant la Première Guerre mondiale. Gageons que d’ici le 6 janvier 2019, date actuellement prévue pour la fermeture de l’exposition il y aura beaucoup de personnes qui auront l’occasion de rencontrer l’homme qui a vu l’ours.

Médiation culturelle et culture inclusive

De nos jours on ne peut plus concevoir la gestion d’un musée sans y intégrer une équipe de médiation culturelle. Le temps est révolu où le visiteur était en stabulation libre dans des salles d’exposition muettes sous la surveillance d’un gardien bien souvent plus Cerbère que guide dans l’orientation de sa déambulation. Le rôle des médiateurs culturels est de prévoir un ensemble d’actions permettant au public d’entrer en relation avec les objets exposés en utilisant un langage accessible et compréhensible par tous, en évitant, autant que faire se peut, le jargon scientifique et universitaire. Dans l’idéal, le médiateur culturel accompagne le visiteur dans sa découverte des expositions permanentes ou temporaires, ou en rédigeant des guides ou des cartels détaillés devant permettre à tout un chacun d’entrer en relation avec les objets du patrimoine conservés qui présentent un intérêt historique, artistique, archéologique, esthétique, scientifique ou technique. Cette accessibilité pour toutes et tous au patrimoine est un enjeu d’autant plus difficile à mettre en œuvre lorsqu’il s’agit de faire le lien avec des publics qui pour diverses raisons dues à l’âge, au handicap ou à des problèmes plus généraux de compréhension du langage ont des besoins différents de la majorité des autres visiteurs.
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Couverture du guide « Le Laténium en langue facile »

C’est pour répondre à cette mission, que le département de médiation culturelle du Laténium à Hauterive, près de Neuchâtel, a décidé d’intégrer dans ses objectifs le vaste projet de la « Culture inclusive ». Le but de ce projet vise à ce que les offres culturelles soient accessibles à tous les membres de la société, y compris les personnes en situation de handicap. Il ne s’agit pas seulement de permettre un accès aux salles aux personnes en fauteuil roulant ou à mobilité réduite, mais également à celles avec des déficientes visuelles et auditives ou avec des problèmes cognitifs, ainsi qu’aux jeunes enfants. A partir d’avril 2016, après la mise en œuvre de projets pilotes dans le canton de Berne, a été introduit en Suisse alémanique un label « Culture inclusive ». Décerné par Pro Infirmis, ce label est une reconnaissance pour les institutions qui font un effort particulier envers les visiteurs en situation de handicap.  Comme première mesure concrète pour répondre à ce label, le Laténium, en collaboration avec Forum Handicap Neuchâtel, vient de publier un guide : « Le Laténium en langue facile. Du Moyen Âge aux premiers hommes ». Cet ouvrage veut aider toutes les personnes rencontrant des difficultés à lire et à comprendre de parcourir avec plus de facilité les salles de l’exposition permanente grâce à l’usage d’un vocabulaire simplifié. Comme le disait Leonard de Vinci « la simplicité est la sophistication suprême ». Pour assurer cette simplicité des personnes en situation de déficience cognitive ont directement collaborés à la mise en forme finale. Un vernissage de ce guide est prévu le dimanche 4 mars prochain, au parc et musée d’archéologie de Neuchâtel. Avec cette démarche, le Laténium, devient le premier musée de Suisse romande labellisé « Culture inclusive ». Ce guide constitue une première étape en vue d’inclure davantage dans l’avenir le public à besoins spécifiques dans les activités de médiation culturelle du musée.

De l’abri de Cro-Magnon au Laténium

L’Homme de Cro-Magnon, ce n’est pas du bidon, comme le chantaient les Quatre-Barbus. Les participants au dernier voyage de l’association des amis du Laténium et de l’archéologie neuchâteloise, ArchéoNE, ont pu s’en rendre compte. Depuis leur hôtel, Le Cro-Magnon, adossé à la falaise de l’abri-sous-roche du même nom, ils disposaient d’une vue plongeante sur le gisement où en mars 1868 fut exhumé le squelette de l’Homme de Cro-Magnon dit du «vieillard», qui avec les vestiges moins complets de quatre autres individus, constitue l’archétype d’une espèce, la nôtre, Homo sapiens.  Alors qu’il y a quelques années, on pouvait accéder gratuitement au pied de la cavité de l’abri, depuis 2014 il faut pour s’y rendre payer l’entrée d’un petit musée qui se veut avant tout pédagogique et didactique. Car sur place, aucun vestige important n’est conservé, sinon sous forme de reproductions. Les ossements ont été depuis longtemps expédiés au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, avant d’aboutir au Musée de l’Homme de la même ville. Quant aux objets en silex et en matière osseuse, issus de différentes fouilles, on les retrouve dispersés dans de nombreuses collections.
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Mise en scène actuelle de l’abri de Cro-Magnon

La présence dans l’outillage de fléchettes de Bayac et de pointes de la Gravette dans ces collections a permis d’attribuer cette sépulture au Gravettien ancien, bien que l’on retrouve également dans le gisement de Cro-Magnon des éléments attribuables à l’Aurignacien. La présence de nombreux coquillages de littorine utilisés en parure des vêtements des défunts a permis leur datation directe à environ 32’000 ans avant notre présent, ce qui en fait parmi les plus anciennes tombes connues de l’homme moderne en Europe occidentale. Dans l’ensemble des collections issues des fouilles du gisement, figurait celle de la famille Berthoumeyrou propriétaire du terrain.  Les objets de cette collection furent acquis après 1897 par le paléontologue Émile Rivière. Après la mort de celui-ci en 1922, sa collection fut mise aux enchères en 1924 et acquise à bas prix par un jeune Suisse, Henry Gass, étudiant de l’École dentaire de Paris. Comme nous le rapporte Eugène Pittard, ce jeune homme mourut prématurément en 1927, et sans avoir été exposée cette partie de la collection Rivière demeura dans le grenier de la maison familiale à La Chaux-de-Fonds. Au décès de la mère, à la fin des années 1950, la collection fut acquise par un chirurgien de Neuchâtel, amateur de Préhistoire, le même qui en 1964 exhuma dans la grotte de Cotencher un fragment de la mâchoire supérieure d’une femme de Neandertal. Enfin, en 1999, l’épouse du médecin proposa l’ensemble des collections de son mari décédé à la vente au Musée cantonal d’archéologie de Neuchâtel, peu avant son déménagement au Laténium. Au sein des objets de cette collection venant du site de Cro-Magnon se trouve une gravure sur une diaphyse d’os. Les traits gravés représentent un bison qui marche. Ce témoignage de l’art Gravettien peut aujourd’hui être admiré dans le dépôt visitable du musée, comme un clin d’œil adressé aux membres d’ArchéoNE partis au mois de septembre à la découverte des grottes ornées du Périgord.

De la conservation des boîtes de conserve

L’Antarctique est encore un continent à découvrir. Pendant ces dernières semaines, le journaliste de la RTS Bastien Confino était à bord du navire scientifique Akademik Treshnikov pour rendre compte de la mission “Antarctic Circumnavigation Expedition” (ACE), la première mission organisée sous l’égide du Swiss polar institute. Cette expédition consistait à faire le tour de l’Antarctique en bateau pour réaliser de nombreuses expériences scientifiques. Dans ce reportage, un des interlocuteurs du journaliste relevait qu’il faut plus de temps pour rallier une base antarctique en bateau qu’il n’en faut à des astronautes pour rejoindre la Lune. Hier soir, j’assistais à la conférence de Lizzie Meek, chef de programme pour le Antarctic Heritage Trust de Nouvelle-Zélande, dont la tâche principale consiste à veiller à la conservation des huttes des premiers explorateurs de l’Antartique, à savoir : Scott, Shackleton, Borchgrevink et Hillary. Depuis plus d’une dizaine d’année la Nouvelle-Zélande a entrepris un véritable programme de conservation du matériel et des bâtiments abandonnés en Antartique dans la baie de Ross par les premières expéditions de ce dernier continent découvert par l’humanité. De fait, en association avec ces quatre camps de base, c’est une collection de plus de 20’000 objets qu’il faut traiter et conserver. En comparaison, sur la Lune, les astronautes de la mission Apollo 11 n’ont laissé qu’une centaine d’objets.

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Le CANS en conserve

Parmi les objets abandonnés en Antarctique se trouvent des boîtes de conserve. Breveté au début du 19ème siècle, les boîtes représentent une importante innovation technologique et l’un des symboles de la société de consommation. Elles sont présentes dans de nombreuses collections de musées. Cependant, leur conservation est problématique, car de graves phénomènes de corrosion peuvent se produire sur elles, soit en relation avec leur environnement, soit en fonction des propriétés basiques ou acides de la matière organique qu’elles contiennent. La problématique de la conservation des conserves alimentaires présentes dans les collections muséales était le sujet d’un atelier qui s’est tenu aujourd’hui à Neuchâtel par les chercheurs du projet “Conservation of cAns in collectioNS” (CANS). Ce projet de recherche est inscrit sous la responsabilité de Régis Bertholon, directeur de la Haute Ecole Arc Conservation-restauration qui supervise le travail de Laura Brambilla, une docteure en chimie, qui s’occupe de la partie opérationnelle de cette recherche, financée par le Fonds national suisse. Avec l’aide de différents partenaires, un état de conservation de quelque 150 boîtes provenant de cinq collections helvétiques, dont l’Alimentarium à Vevey, ou le musée Burghalde à Lenzburg, a été dressé. Il apparaît ainsi que les conserves métalliques qui ont été fabriquées avant les années 1960 sont plus résistantes que les plus récentes. Par exemple, la première boîte de petits pois sortie de l’usine de l’entreprise Hero, en 1886, a encore son contenu et se trouve dans un excellent état de conservation. Dans le processus de fabrication des boîtes récentes, la couche d’acier, et surtout la couche d’étain, s’est amincie, ce qui les rend moins chère à produire, mais ce qui diminue leur potentiel de conservation. Cela aurait été bien de penser à cela avant de constituer des réserves dans nos abris anti-atomiques.

Leur Laténium dévoilé

Sous l’accroche « Leur Laténium » est proposé un cycle de visites originales du musée d’archéologie de Neuchâtel vu à travers le regard neuf de neuf personnalités. Regard neuf, car parmi les critères de sélection des personnes nominées, elles ne devaient pas être retraitées, ni actives en politique et non plus avoir de liens directs avec le musée ou ses collections, ce qui éliminait de facto tous les spécialistes reconnus du domaine archéologique. Ces neuf personnalités ont pour nom, dans l’ordre de leur apparition tout au long de l’année : Carlos Henriquez, humoriste, Brigitte Hool, cantatrice, Raphaël Domjan, éco-explorateur, Laurent Geninasca, architecte, Tania Chytil, journaliste, Robert Bouvier, directeur de théâtre, John Howe, illustrateur, Olivier Guéniat, criminologue, et Marie-Thérèse Bonadonna, déléguée culturelle. Jeudi 26 janvier, ce fut donc à Carlos Henriquez d’inaugurer ce concept particulièrement intéressant et novateur en nous faisant profiter de sa vision décalée et insouciante du rôle de l’archéologue et plus particulièrement de celui de «Monsieur Kaeser », directeur du Laténium. Pour un membre de l’équipe suisse championne du monde en titre de Catch-Impro, qui, soit dit en passant, remettra son titre en jeu du 2 au 5 février 2017 au théâtre du Passage, la visite promettait d’avance d’être déjantée, loufoque, et pleine d’humour. Mon espoir ne fut pas déçu.
CarlosHenriquez
L’ursus spelaeus, preuve de la domination bernoise au Moustérien !

En parcourant les salles de l’exposition permanente j’ai appris entre autres que les bustes de l’entrée servent à déposer les couvre-chefs, qu’un squelette d’enfant de 12 ans découvert dans une tombe du Haut Moyen-âge est celui d’un enfant ayant gagné une partie de cache-cache, puisque personne ne l’a découvert, mais qu’il aurait mieux fait de sortir de sa cachette avant d’y demeurer pour toujours, que les traces carrées que l’on voit au sol en photographie aérienne  dans les champs du Val de Ruz sont la figuration locale des géoglyphes laissés dans le désert de Nazca, que la villa romaine de Colombier n’est autre qu’un projet avorté de Bulat Chagaev ex-dirigeant du FC Xamax pour remplacer le château, que trois crânes du pont celtique de Cornaux sont les restes bien conservés du trio humoristique Les Peutch (Fernand, Ambroise et Maurice), que la statue menhir de Bevaix n’est rien d’autre qu’un selfie de Dieu lui-même, que la roue néolithique de Saint-Blaise provient bien du Bas du canton de Neuchâtel puisqu’elle n’est pas munie de chaînes à neige, ou que l’ours des caverne de Cotencher prouve bien qu’au Moustérien le canton de Neuchâtel faisait partie du canton de Berne. Sous le regard de l’humoriste, c’est certain, on ne quitte pas la visite du Laténium sans en avoir une vision quelque peu décalée. Pour m’en convaincre il a suffi que je me place devant la derrière vitrine de l’exposition permanente du musée qui présente une série de sept crânes illustrant les différentes étapes de l’évolution de l’homme. Avec le commentaire de Carlos Henriquez, cette rangée d’encéphales devient une sorte de Conseil fédéral de nos ancêtres avec, à gauche, le crâne d’Homo sapiens, et, à droite, celui d’un Australopithèque. A la taille respective des cerveaux on mesure bien de quel bord proviennent les représentants politiques les plus évolués. Pourtant parmi toutes les informations glanées au cours de cette visite il y en a bien une qui s’est révélée vraie et que j’ignorais : la pièce de monnaie celtique placée sur un des socles de la première salle a bien été mise au jour par « Monsieur Kaeser », soi-même, sur le chantier de l’enceinte de Marin, Les Bourguignonnes. Comme quoi, il y a partout des vérités à dévoiler.

Les momies défient le temps

Pourquoi les momies intéressent autant les vivants ? Sans doute parce qu’elles nous confrontent à notre propre finitude et à ce que nous laisserons de nous une fois mort. Face à notre désincarnation programmée, nous ne pouvons que nous sentir interpellé par ces êtres, humains ou animaux, dont l’enveloppe charnelle continue à posséder une forme très reconnaissable défiant les paroles divines : «tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière ». Bien que le mot momie fait directement référence au processus d’embaumement pratiqué dans l’Ancienne Egypte, la nature elle-même est capable de différentes manières de conserver des corps au-delà de leur existence, que cela soit sous l’effet du froid, de la sécheresse ou de la chimie particulière de certains sols. C’est ainsi que deux expositions, l’une à Bâle jusqu’au 30 avril 2017, l’autre à Delémont jusqu’au 27 août 2017, nous invitent à nous pencher sur les circonstances et les conditions particulières qui permettent à des corps de braver le retour à la poussière.
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Assemblage de momies andines (Photo : Gregor Brändli)

A Bâle, plus de 60 momies d’animaux et d’humains sont exposées au Musée d’histoire naturelle. Sous le titre « MUMIEN. Rätsel der Zeit » (Momies. Mystères du temps) la base de cette exposition a été conçue par le Musée Reiss-Engelhorn, à Mannheim (D) et a été adaptée à Bâle en incluant des momies helvétiques jamais présentées au public. La visite commence par l’effet de la glaciation qui permet dans les glaciers des Alpes ou le permafrost de la Sibérie de retrouver de nombreux animaux, comme des bouquetins, des chamois ou des mammouths, mais également Ötzi. A défaut de pouvoir montrer l’original de la célèbre momie des glaces jalousement conservée dans le musée de Bolzano, un dispositif interactif permet de procéder à une auscultation scientifique détaillée de toutes les parties de son corps, comme s’il avait été placé sur une table de dissection d’un médecin légiste. La visite se poursuit par les corps enlacés de deux hommes découverts dans la tourbe des marais de Weerdinge aux Pays-Bas, puis par des salles présentant des momifications naturelles par la sécheresse, comme celles de ces chats emmurés dans des habitations, d’un fennec dans une cavité volcanique désertique ou de cette grenouille remontant à 20 millions d’années, momie devenue fossile. Les éléments humains de cette section sont la présentation d’une mère morte en couche de l’enfant qu’elle portait au XVIIème siècle, et qui ont été retrouvés ensemble dans le cercueil d’un caveau funéraire de l’église des Dominicains à Vác en Hongrie ou celle d’une femme opulente de la même époque retrouvée dans l’ancienne église des Cordeliers à Bâle. L’exposition se termine sans surprise par la présentation de momies précolombiennes d’Amérique du Sud et pharaoniques de l’Egypte. A Delémont, c’est sous le titre « Le retour de la momie » que l’exposition invite à suivre l’histoire et le parcours de deux momies péruviennes à partir de leur culture d’origine jusqu’à leur arrivée dans les collections du Musée jurassien d’art et d’histoire (MJAH). Mais pour éviter toute discussion concernant la présentation de corps morts, chacun peut choisir, en son âme et conscience, de les voir ou non, dans la dernière partie de l’exposition. A cet effet, une mise en garde adaptée par le MJAH à partir d’un document réalisé dans le cadre de la récente exposition «Mumien der Welt» du musée Roemer-und Pelizaeus à Hildesheim (D), se révèle utile à lire avant la visite de ces deux expositions avec des enfants.

Du charme des ruines au trafic d’art

« Archives des sables – De Palmyre à Carthage » tel est le titre évocateur choisi par le Laténium pour l’exposition inaugurée officiellement le mercredi 24 août, mais ouverte au public dès le 9 juillet. Réalisée en collaboration avec la Bibliothèque orientale de l’Université Saint-Joseph à Beyrouth et en partenariat avec l’Institut suisse pour la conservation de la photographie à Neuchâtel, la présente exposition témoigne du travail de pionnier effectué par Antoine Poidebard dans le domaine de l’archéologie aérienne. A travers la sélection d’une soixantaine de clichés réalisés par ce père jésuite et d’autres reproductions photographiques, on se plonge dans une époque révolue, celle de l’effondrement de l’ancien Empire ottoman et de l’ouverture de la steppe syrienne à l’exploration archéologique. On découvre ainsi le site de Tell Brak, photographié et sondé par Antoine Poidebard, avant que ce site ne soit fouillé de 1937 à 1939 par Max Mallowan. Selon une citation que l’on attribue à tort à son épouse Agatha Christie : « Un archéologue est le meilleur mari qu’une femme puisse avoir : plus elle vieillit, plus il s’intéresse à elle ». Qu’est-ce qui nous fait donc aimer les ruines ?
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Le site de Tell Brak de nos jours (photo: Zoeperkoe / Wikimedia Commons)

C’est à cette question qu’Alain Schnapp, professeur d’archéologie à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, donne une réponse dans un cycle de conférences en ligne qui explore le rapport indissoluble que chaque civilisation entretient avec les ruines et qui sera la matière de son prochain ouvrage « Histoire universelle des ruines ».  Quand on pense aux destructions effectuées en Irak et en Syrie par Daech, et plus particulièrement à Palmyre, il est nécessaire de se pencher sur la question de savoir ce qui pousse les hommes à ruiner le passé, ou, au contraire, à le sacraliser de manière romantique. Comme le disait Chateaubriand : « Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence ». Autrement dit, selon Goethe, cité par Alain Schnapp dans l’émission « Histoire vivante » sur La Première de la RTS du lundi 29 août : « Nous ne comprenons pas les ruines avant de devenir nous-même ruine ». Cependant, comme le souligne ce professeur, « on ne réagit pas (de la même manière) devant l’infini des ruines quand on a en face de soi les pyramides ou quand on a Palmyre, que si on a quelques éclats de silex qui affleurent dans le sable du Sahara, et, pourtant, ces quelques éclats de silex sont tout aussi des ruines que ces grands ensembles ». Cette réflexion engage notre conscience face au pillage et au saccage des antiquités qui prive l’humanité d’une part de sa mémoire. Pour en savoir plus, à voir le documentaire : « Trafic d’art, le grand marchandage » sur TSR 2, dimanche 4 septembre, à 21h00.